S’il y a quelque chose qui a changé depuis la crise d’Oka, c’est la sensibilité de l’opinion publique québécoise aux causes autochtones.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

Prenez ce sondage Léger effectué début mars alors que le mouvement de protestation contre le gazoduc Coastal GasLink battait son plein, blocus ferroviaire à l’appui.

Eh bien, malgré les barricades, malgré le transport perturbé, 60 % des répondants ont jugé que les revendications territoriales des peuples autochtones étaient légitimes. Une majorité écrasante, 80 %, ont dit souhaiter qu’Ottawa règle ses différends avec les Premières Nations.

Donnée encore plus frappante, 55 % se sont dits en faveur d’un droit de veto autochtone sur les projets d’infrastructures traversant leur territoire.

PHOTO GRAHAM HUGHES, LA PRESSE CANADIENNE

Des voitures ont défilé à l’occasion du 30e anniversaire de la crise d’Oka, le 11 juillet.

Il y a 30 ans, les Québécois découvraient avec stupeur qu’à une demi-heure de Montréal, une communauté autochtone était prête à se battre pour protéger ses terres en faisant valoir des droits largement méconnus de la majorité.

Le conflit territorial s’est terminé par le dérapage tragique que l’on sait.

Trois décennies plus tard, les différends territoriaux à l’origine de la crise ne sont toujours pas résolus. Mais les plaques tectoniques de l’opinion publique, elles, ont bougé.

Comme le résume le chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador, Ghislain Picard, « l’évolution politique n’a pas suivi l’évolution sociale ».

Depuis 1990, la cause autochtone a avancé sur le plan juridique. En 2008, Ottawa a dû reconnaître que la vente des terrains de l’ancienne Seigneurie du Lac-des-Deux-Montagnes, dont les terrains au cœur de la crise de 1990, violait les termes d’un jugement rendu en 1912 par le Conseil privé de Londres. Bref, que les revendications des Mohawks étaient tout sauf farfelues.

En 1997, la Cour suprême du Canada a reconnu les chefs héréditaires comme détenteurs de droits ancestraux pour les autochtones vivant hors réserve.

En 2002, il y a eu la Paix des Braves, signée entre le Grand Conseil des Cris et le gouvernement de Bernard Landry, et fondée sur la reconnaissance de droits de cette nation autochtone.

Sur le plan social, trois grandes enquêtes (la Commission royale d’enquête sur les peuples autochtones lancée au lendemain de la crise d’Oka, la Commission de vérité et réconciliation sur l’horreur des pensionnats et l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées) ont contribué à faire connaître les traumatismes infligés aux peuples autochtones au fil des générations. Contribuant ainsi à dissiper un peu les brumes de l’ignorance.

Tout n’est pas réglé, loin de là. Il existe encore, au Québec, un courant d’opinion qui rejette la légitimité des demandes autochtones.

Ou qui, comme l’écrivait récemment le chroniqueur Mathieu Bock-Côté, les réduit à « une propagande culpabilisante » qui détourne les Québécois de la cause nationale.

Le discours des politiciens ne va pas toujours, non plus, dans le sens de l’apaisement. Quand le mouvement de protestation contre le pipeline traversant les terres des Wet’suwet’en faisait des vagues au Québec, François Legault a rappelé de bien mauvais souvenirs avec ses propos sur les AK-47 de Kahnawake. Pourtant, jamais aucun manifestant n’a évoqué quelque intention que ce soit de brandir les armes. On n’est vraiment plus au temps des Warriors.

Au printemps 2019, quand un propriétaire d’Oka a voulu offrir à Kanesatake 60 hectares de terrains, dont une partie de la fameuse pinède rendue célèbre par les évènements de l’été 1990, le maire de la municipalité, Pascal Quevillon, a réagi avec des propos incendiaires aux accents haineux.

Tout ça montre que les préjugés et les stéréotypes persistent. Mais, globalement, ils sont en recul. Et aucun pouvoir public n’a la moindre intention, aujourd’hui, de réagir aux revendications des autochtones par la force. Ça aussi, c’est un acquis.

Là où le bât blesse le plus, c’est dans la lenteur de ce changement de perception à s’incarner dans des progrès politiques.

Les négociations territoriales avec les Mohawks de Kanesatake stagnent depuis 30 ans.

La contestation par Québec de la loi fédérale qui accorde aux Premières Nations leur autonomie en matière de protection de la jeunesse est un autre frein majeur au progrès des droits autochtones.

Comme le résume le chef Picard, « là où il y a le moins de progrès, c’est quand il est question de pouvoir et de territoire ».

Il est temps que ça bouge, ici aussi.