Un revirement majeur auquel on a assisté cette semaine au Royaume-Uni n’est pas passé inaperçu au Canada : le gouvernement britannique a décidé d’exclure Huawei de son réseau 5G.

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

D’ici la fin de l’année, les opérateurs britanniques vont devoir cesser d’acheter de l’équipement de ce géant chinois des télécommunications. Non seulement ça, mais ils sont dans l’obligation de retirer, d’ici 2027, celui qui fait déjà partie de leurs réseaux.

Ce sont des enjeux de sécurité qui, officiellement, ont poussé le gouvernement de Boris Johnson à opter pour la ligne dure. Il avait pourtant décidé d’autoriser Huawei, il y a quelques mois, à participer au développement des infrastructures non stratégiques dans le domaine de la 5G. Là, il vient de fermer la porte et de la verrouiller !

Le gouvernement Trudeau, lui, ne cesse de reporter sa décision. Ça se comprend. Celle des Britanniques démontre qu’il y a des conséquences à tourner le dos à l’entreprise chinoise.

Au Royaume-Uni, le ministre chargé de la Culture et du Numérique, Oliver Dowden, a expliqué que le déploiement de la 5G dans le pays allait être retardé de deux à trois ans et que les coûts supplémentaires engendrés pourraient grimper à plus de 2 milliards de livres (3,3 milliards de dollars canadiens).

C’est cher, mais c’est « le meilleur moyen de sécuriser » le réseau, a-t-il plaidé.

PHOTO MATTHEW CHILDS, REUTERS

D’ici la fin de l’année, les opérateurs britanniques vont devoir cesser d’acheter de l’équipement du géant chinois des télécommunications. Sur la photo, les bureaux de Huawei à Reading.

Plusieurs experts, en effet, mettent en garde les démocraties occidentales quant aux dangers potentiels de faire affaire avec Huawei pour la 5G. Ces risques iraient de l’espionnage à la possibilité pour la Chine de perturber des réseaux liés au bon fonctionnement d’infrastructures cruciales.

Ce ne sont pour l’instant que des spéculations, mais à voir la façon agressive avec laquelle la Chine affirme dorénavant sa puissance, elles ne peuvent pas être négligées. « Au cœur de tout ça, il y a un dilemme auquel l’Occident n’a jamais fait face auparavant : comment gérer une superpuissance technologique dont les valeurs sont fondamentalement opposées aux vôtres », a résumé Robert Hannigan, un ancien directeur des services de renseignement britanniques. Il est cité dans le plus récent numéro du magazine The Economist, qui consacre sa une à cet enjeu crucial.

IMAGE TIRÉE DU SITE INTERNET DE THE ECONOMIST

Le plus récent numéro de The Economist

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Le Canada n’a pas vraiment le choix. Il ne peut pas donner le feu vert à Huawei. À la fois pour les risques éventuels en matière de sécurité et parce qu’il s’agit d’une question éminemment politique. À ce chapitre, dire oui à Huawei nous ferait très mal.

La Maison-Blanche tente actuellement de forcer tous les alliés des États-Unis à se ranger de son côté en empêchant leurs opérateurs nationaux de faire affaire avec Huawei pour le développement de la 5G.

C’est tout particulièrement vrai pour les pays membres du Groupe des cinq (Five Eyes), qui ont constitué une précieuse alliance de leurs services de renseignement respectifs. Le Canada en fait partie, avec les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

Cette entente avec Ottawa pourrait être réévaluée en vertu de la décision prise pour Huawei, a déjà fait savoir le département d’État américain. Sans compter les répercussions économiques potentielles : donner carte blanche à Huawei, ce serait mettre Donald Trump en colère, ce qui pourrait nous coûter cher. Les États-Unis, ne l’oublions pas, sont de loin notre principal partenaire commercial.

Mais dire non à Huawei n’est pas simple non plus. Le Canada est dans une position particulièrement délicate. Ses relations avec Pékin ont du plomb dans l’aile depuis l’arrestation d’une dirigeante du géant chinois des télécommunications, Meng Wanzhou. Fâcheuse coïncidence.

Cette arrestation a mené à la détention de deux Canadiens en Chine, Michael Spavor et Michael Kovrig, ainsi qu’à des représailles sur le plan commercial. Ottawa cherche à la fois à se réconcilier avec la Chine et à obtenir la libération des deux otages.

Disons que le moment est particulièrement mal choisi pour contrarier Pékin…

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C’est assurément parce que la décision est si difficile à prendre que le gouvernement Trudeau n’a pas encore tranché. Le processus d’analyse est toujours en cours. Il a été lancé… en septembre 2018 !

Le terrain est miné, on le comprend. En revanche, les opérateurs canadiens gagneraient à obtenir un peu plus de clarté de la part d’Ottawa. Telus et Bell ont annoncé le mois dernier la signature d’ententes pour le développement du réseau 5G avec Ericsson et Nokia, deux rivaux de Huawei. Ils ont compris que s’associer au géant chinois, à l’avenir, n’était pas une très bonne idée. Mais pourraient-ils devoir retirer tous les équipements de l’entreprise chinoise de leurs réseaux comme les opérateurs britanniques ?

Le gouvernement fédéral devra annoncer ses couleurs un jour ou l’autre. Mais il aurait tout avantage à trouver une façon de dire non avec élégance ou de cultiver une certaine ambiguïté. Bref, de faire preuve de créativité pour garder Huawei loin du développement des réseaux 5G sans nécessairement évoquer un blocage ou affirmer que la porte est fermée à tout jamais. La Nouvelle-Zélande, d’ailleurs, semble avoir adopté une telle stratégie.

Le refus d’Ottawa ne peut pas être exprimé de façon aussi claire que celui du gouvernement britannique. Nous avons trop à perdre.

On ne peut assurément pas se mettre les États-Unis à dos, mais on ne peut pas non plus prendre le risque d’exacerber encore un peu plus les tensions avec Pékin.