Tout de même étonnant cet attachement au stationnement…

François Cardinal François Cardinal
La Presse

Dans le contexte de la multiplication des rues piétonnes à Montréal cet été, les commerçants sont nombreux à se plaindre de l’élimination des places de parking et des voies dédiées aux voitures.

Et pourtant, ce ne sont justement plus les automobilistes qui font vivre la plupart des artères de la métropole, comme c’était le cas à l’époque où elles étaient de véritables destinations régionales.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

« Ce ne sont plus les automobilistes qui font vivre la plupart des artères de la métropole », écrit François Cardinal.

Qu’on le veuille ou non, les avenues du Mont-Royal et autres rue Saint-Denis n’attirent plus les automobilistes de Longueuil, de Rosemère et de Pointe-Claire, ou si peu. Les Carrefour Laval et DIX30 de ce monde les ont remplacés, et l’achat en ligne a fait le reste.

Certains s’en désoleront, d’autres s’en réjouiront, mais hors centre-ville, les artères de Montréal se transforment tranquillement en artères de proximité. Elles desservent ainsi bien plus les riverains que les banlieusards.

Et donc, leur piétonnisation tombe sous le sens, surtout en ces temps de pandémie.

* * *

Prenez l’avenue du Mont-Royal dont parlait hier notre collègue Mario Girard. S’il y a une artère qui mérite d’être réservée aux piétons et aux cyclistes, c’est bien celle-là.

Un sondage mené par la société de développement commercial a montré que 54 % des clients venaient à pied. On parle donc d’une majorité d’entre eux !

Il y en a pas moins de 20 % qui viennent en transports en commun, bus ou métro.

Et tenez-vous bien : il y a plus de consommateurs qui viennent à vélo (12 %)… qu’en auto (11 %) !

Bref, tout près de 90 % de la clientèle de l’avenue s’y rend autrement qu’en voiture !

Donc, pas sorcier, le salut de l’artère passe par son charme de proximité (ce qui paradoxalement pourrait la rendre à nouveau attrayante pour les banlieusards…). Et donc, s’il y a un secteur qui risque de profiter de la piétonnisation, c’est bien celui-là. Surtout quand les restaurants rouvriront et l’animation s’ajoutera.

L’idée d’en faire « la plus grande artère commerciale piétonne au monde » n’est donc pas une lubie idéologique de Projet Montréal, c’est une évidence.

* * *

Est-ce le cas pour toutes les autres artères qui seront piétonnisées cet été ? Est-ce que Sainte-Catherine dans l’Ouest en profitera autant que Mont-Royal ? Wellington à Verdun ? Saint-Denis dans le Quartier latin ? Et toutes les autres ?

Peut-être… mais peut-être pas non plus.

Les prochaines semaines nous le diront. Et c’est ce qu’il y a de beau avec le plan de déplacements de l’administration Plante : il s’appuie sur une approche d’essais et erreurs.

Dans le jargon, on appelle ça de l’« urbanisme tactique » : on implante temporairement une place publique, une voie piétonne ou une piste cyclable avec du mobilier facile à installer et à désinstaller, puis on ajuste selon son utilisation.

L’exemple le plus connu de cette approche, c’est Times Square à New York, où on a commencé en installant de simples chaises de plage, pour finalement piétonniser l’endroit en raison de l’engouement que cela a suscité.

Si ça n’avait pas fonctionné, les autorités auraient simplement retiré les chaises et les barrières. C’est tout.

* * *

Mais il faut se rendre à l’évidence, l’essai-erreur, c’est toujours risqué en politique.

En fait, c’est la portion « erreur » qu’on ne pardonne tout simplement pas à nos élus (on, y compris les médias). On dit alors qu’ils « reculent », qu’ils font « volte-face », qu’ils « admettent leur erreur ». Comme ce fut le cas pour la piétonnisation du boulevard Saint-Laurent dans la Petite Italie, par exemple.

Or cette attitude agile et souple, ce pari de l’expérimentation, du provisoire et de la réversibilité, c’est précisément ce dont on a besoin à la Ville, surtout en ces temps de crise sanitaire.

Il faut essayer pour voir, autrement dit.

Prenez Wellington : voilà une artère où la consultation des commerçants a été exemplaire, où la piétonnisation est voulue et attendue, où elle a été bien implantée. Il y a fort à parier qu’elle sera très appréciée cet été, de tous.

Et prenez de la Commune, à l’inverse : c’est probablement une artère piétonne idéale en temps normal, avec des terrasses qui font le lien avec le Vieux-Port, des touristes qui se promènent partout. Mais justement, cet été, il n’y aura pas de touristes.

Donc il est possible que l’artère attire peu et que la piétonnisation soit une erreur. La Ville, qui promet d'observer de près les comportements des consommateurs cet été, pourrait donc, si les résultats ne sont pas au rendez-vous, éliminer les restrictions à la circulation dans deux ou trois semaines. Et c’est très bien ainsi.

Car voilà ce qu’il faut faire cet été : avancer (vite puisqu’il y a urgence sanitaire), puis s’ajuster au fur et à mesure de l’expérience et des réactions.

C’est ce qu’a fait Rosemont ces dernières semaines, par exemple, en mettant de côté les voies partagées prévues sur Masson et Beaubien. C’est ce qui est arrivé sur Laurier Est, qui ne sera finalement pas une rue partagée en raison du trafic généré par un chantier à proximité. Ou encore sur Rachel, où on a décidé vendredi de retirer le corridor piéton du côté sud.

Oui, la ville est un laboratoire cet été. Et c’est très bien ainsi.