Quand il est arrivé en reportage à Ferguson, après la mort du jeune Michael Brown, qui avait été abattu par un policier en août 2014, le journaliste et écrivain Jelani Cobb s’attendait à entendre parler de violence policière.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

Au lieu de ça, les habitants de cette ville du Missouri lui ont parlé des écoles où leurs enfants ne reçoivent pas l’instruction à laquelle ils devraient avoir accès, de leurs logements décrépits, d’emplois précaires, de leurs problèmes de santé.

Le journaliste du New Yorker en a conclu que la violence policière n’est qu’un baromètre mettant en lumière tout le reste, tout ce qui va mal, sur fond de relations raciales hyper tendues.

Jelani Cobb est revenu sur ce reportage dans une récente balado de l’émission Frontline, du réseau PBS, où il tisse des liens entre la vague de colère générée par le meurtre en direct de George Floyd et la pandémie de COVID-19.

Les milliers de personnes qui descendent dans les rues des villes américaines depuis 10 jours ne protestent pas contre le coronavirus. Du moins, pas directement. Mais les ravages disproportionnés que ce dernier a causés dans les quartiers noirs sont un révélateur des inégalités structurelles entre Noirs et Blancs, plus d’un demi-siècle après la fin officielle de la ségrégation raciale aux États-Unis.

Le traitement que certains corps policiers réservent aux Afro-Américains cristallise ces inégalités.

Les Noirs constituent 13 % de la population des États-Unis. Mais ils représentent 35 % des cas de mortalité dus au coronavirus. Évidemment, cette surmorbidité n’est pas le fruit du hasard. C’est le résultat d’une série de disparités socioéconomiques qui désavantagent les Afro-Américains et les rendent plus vulnérables à la COVID-19.

Ainsi, pas loin d’un Afro-Américain sur deux (47 %) souffre d’obésité, un des principaux facteurs de complication d’une infection au nouveau coronavirus. Chez les Blancs, la proportion est de 32 %. Environ 13 % des Noirs américains sont diabétiques, contre 7 % des Blancs.

Les Afro-Américains sont aussi plus nombreux à avoir de la difficulté à obtenir des soins médicaux pour soigner ces conditions ou maladies. Moins riches que les Blancs, ils accusent un retard salarial de 26 %, dans un pays où l’accès aux soins médicaux a un prix.

Mais ils sont aussi proportionnellement plus nombreux à n’avoir accès à aucune assurance médicale, même si la situation s’est améliorée depuis l’adoption de la réforme de l’assurance maladie sous Barack Obama. Des diabétiques qui cessent de prendre de l’insuline faute d’argent, ça existe chez nos voisins du Sud. Et les Afro-Américains sont plus nombreux à se retrouver dans ces situations limites…

Beaucoup d’Afro-Américains sont désavantagés par les écoles qu’ils fréquentent, d’un niveau infiniment inférieur à celles de la majorité blanche. Ce qui en condamne plusieurs à se retrouver coincés dans le piège de la pauvreté. Le rêve américain de mobilité sociale n’est pas également réparti selon la couleur de la peau.

Mortalité infantile et maternelle, accession à la propriété, taux d’incarcération : autant d’autres indicateurs où la majorité blanche détient un avantage abyssal sur la minorité noire.

Face à la COVID-19, les employés Afro-Américains sont aussi omniprésents dans le réseau de la santé, et ont donc été davantage exposés à la contagion. Quartiers surpeuplés, mauvaises conditions d’habitation, vague de licenciements qui a frappé davantage les emplois occupés par les travailleurs noirs ajoutent à ce sombre tableau d’inégalités qui ont fragilisé la population noire devant l’offensive du virus.

Si les Américains sont sortis aussi massivement dans les rues au cours des derniers jours, c’est d’abord et avant tout en réaction à l’image insoutenable de l’agonie de George Floyd, qui a ravivé les blessures de tous ces autres Afro-Américains tués pour rien par la police, incluant Michael Brown.

Mais si ce mouvement de protestation a pris une telle ampleur, c’est aussi parce que le baromètre de la violence policière, en ces temps pandémiques, a mis crûment en lumière l’ampleur des inégalités qui dévastent les États-Unis, et qui passent trop souvent par la ligne de fracture raciale.

En d’autres mots, la COVID-19 qui aura coûté la vie à 100 000 personnes aux États-Unis était accompagnée par une autre épidémie : celle des inégalités. Dans leur forme extrême, les deux sont mortelles.