Un cafouillage, un autre – ils se multiplient depuis le début de la pandémie – vient de secouer le milieu de l’éducation.

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

Cette fois, c’est l’annonce précipitée de camps pédagogiques pour les élèves vulnérables qui a été accueillie de façon brutale, particulièrement par les directions d’école.

« Ça nous a irrités profondément », a déclaré la présidente de l’Association montréalaise des directions d’établissement scolaire au Devoir. Et d’ajouter : « Je n’ai jamais vu autant de gens insatisfaits. »

Parlant d’insatisfaction, une pétition réclamant la démission du ministre circule sur le web. Près de 15 000 signatures ont déjà été amassées.

La grogne est incontestable. Et le leadership du ministre Jean-François Roberge est certainement en cause, comme le soulignent plusieurs acteurs du réseau. Son mode de gestion a forcément contribué à ce désordre.

Mais les cafouillages des dernières semaines ne peuvent pas nous conduire à soutenir qu’il a signé, politiquement, son arrêt de mort.

Crevons d’abord l’abcès du dossier des camps pédagogiques et précisons deux choses très importantes.

Un : le ministre a eu tort sur la forme, pas sur le fond. Vouloir que les jeunes les plus vulnérables retournent à l’école à tout prix d’ici l’automne était louable. C’est plutôt la méthode qui a irrité divers acteurs qui étaient déjà à cran, essoufflés d’avoir eu à se réinventer avec les moyens du bord depuis le mois de mars.

On ne comprenait pas, par exemple, pourquoi Québec avait insisté pour rendre ces camps obligatoires dans tous les établissements scolaires et annoncé la nouvelle à quelques jours d’avis, alors qu’on venait tout juste à Montréal de fermer les écoles de façon définitive.

Deux : le ministre a fait son mea culpa. On lui a reproché, avec raison, de ne pas tenir assez compte des avis exprimés dans le réseau, mais il a dans ce cas rapidement répondu aux critiques et assoupli les critères. Et au final, de nombreux élèves bénéficient actuellement de ce soutien à travers le Québec.

***

Ce récent cafouillage s’ajoutait donc à plusieurs autres depuis le début de la pandémie. Les deux semaines de « vacances » préconisées initialement par Québec (le ministre nous a d’ailleurs dit regretter d’avoir utilisé ce mot). Les retards pris dans la livraison du matériel informatique et, dans le même ordre d’idées, les difficultés à combler l’écart entre bon nombre d’établissements publics et privés quant à l’apprentissage à distance.

Et, par-dessous tout, l’improvisation et le flou. On avance, on recule, on fait un pas de côté, puis un autre… Cette danse a été éprouvante pour tout le monde. Les malaises suscités par le chorégraphe en chef et son équipe ont posé problème.

Mais permettez-nous néanmoins ici de crever un deuxième abcès, qui n’arrête pas d’enfler. Une partie de l’improvisation en éducation était prévisible. Plusieurs décisions dépendaient des avis de la Santé publique qui, elle-même, se voyait forcée d’improviser.

Sans compter que le réseau était péniblement en train de se sortir la tête de l’eau, après avoir été négligé pendant trop longtemps. Et qu’il n’était absolument pas prêt pour une telle crise, d’ampleur quasi inédite pour nos sociétés occidentales.

« Ce n’est pas tellement étonnant qu’au Québec, on ait été pris au dépourvu, explique le professeur de l’UQAM Olivier Arvisais, spécialiste de l’éducation en temps de crise. Si on compare à ce qui se fait ailleurs dans le monde, où des crises comme celles-là sont récurrentes, ces systèmes éducatifs ont développé une plus grande résilience. Par exemple, la radio éducative ou la télé éducative est prête à être mise en marche dès le lendemain de la fermeture des écoles. »

On aurait tort, par ailleurs, d’exonérer de tout blâme les enseignants quant aux cafouillages qui ont fait la manchette. Certains ont fait des miracles, c’est indéniable. Mais d’autres ont trop longtemps mis leur passivité sur le dos de l’absence de consignes claires et ont été défendus par certains de leurs représentants syndicaux.

***

Il y a néanmoins lieu de croire que si le réseau avait été mené avec plus de finesse en direct de Québec, les divers acteurs qui se plaignent aujourd’hui n’auraient pas eu l’impression qu’on ne tenait pas compte de leur avis. Il y aurait certainement eu, par ailleurs, moins de tergiversations et de messages contradictoires.

On ne peut toutefois pas reprocher au ministre de ne pas connaître le milieu de l’éducation ou de ne pas avoir mis l’intérêt de l’enfant et la réussite éducative au cœur de ses préoccupations. Le lien de confiance avec ses interlocuteurs s’est effrité d’une façon inquiétante, mais il n’est pas rompu.

Plusieurs, au sein du réseau, disent d’ailleurs que le ministre « a compris le message ». On ajoute, avec raison, que ce sont les jeunes qui auraient le plus à perdre d’une guerre larvée entre Québec et le réseau. En pleine pandémie, ce serait l’équivalent de participer à une course à obstacles avec une jambe cassée.

Le prochain test : préparer la rentrée. Une annonce en ce sens devrait être faite sous peu. On verra rapidement jusqu’à quel point on a tiré des leçons, à Québec, des ratés des dernières semaines. La saison des cafouillages a assez duré !