On a eu droit, mercredi dernier, à une mise en garde de François Legault au sujet des comparaisons entre les chiffres québécois des décès liés à la COVID-19 et ceux d’ailleurs. « Je pense qu’il faut être très prudent », a déclaré le premier ministre.

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

Il a raison !

C’est qu’on compare souvent des chiffres… qui ne sont pas vraiment comparables.

Les données sur le nombre de décès au Québec depuis le début de l’année, dévoilées récemment, apportent de l’eau au moulin du premier ministre. Elles prouvent à quel point le jeu des comparaisons peut être trompeur.

Ces données préliminaires fournies par l’Institut de la statistique du Québec et la direction de l’état civil du Québec semblent en effet confirmer que la province comptabilise les morts liées au coronavirus avec rigueur (note importante : ce n’est pas une surprise; elle est aussi reconnue pour la précision avec laquelle elle recense d’autres morts, comme celles attribuables aux suicides).

Son décompte serait donc fiable.

Or, on le sait, c’est loin d’être nécessairement le cas ailleurs.

> Découvrez les données de l’Institut de la statistique

Dans de nombreux pays – de l’Italie aux États-Unis en passant par le Royaume-Uni –, divers chercheurs et médias ont rapporté que le nombre de décès liés à la COVID-19 a été sous-estimé.

Un exemple parmi (beaucoup) d’autres : le mois dernier, alors que le gouvernement britannique rapportait 17 337 morts en lien avec le coronavirus, le quotidien Financial Times estimait plutôt qu’il y en avait eu au moins 41 000. On recensait alors uniquement les patients morts dans les hôpitaux et ayant été déclarés positifs. On ne tenait donc pas compte, notamment, des décès survenus dans les résidences pour aînés !

Les critères de déclaration des décès sont beaucoup plus stricts au Québec. On va jusqu’à inclure les cas qui, même s’ils n’ont pas eux-mêmes été déclarés positifs, ont été en contact avec des patients atteints de la COVID-19.

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Pour tirer des conclusions quant à la fiabilité des données sur les décès liés à la COVID-19, des experts travaillent à des modèles qui permettent de calculer l’excès de mortalité qu’on rapporte en 2020, depuis le début de la crise, par rapport aux années précédentes.

Le professeur Pierre-Carl Michaud de HEC Montréal a fait cet exercice pour les mois de mars et d’avril 2020, où il y aurait eu respectivement 6349 et 7662 morts dans l’ensemble de la province, selon le Directeur de l’état civil du Québec.

Après avoir procédé à certains ajustements pour en arriver à une projection vraisemblable du nombre de morts qu’il y aurait eu au Québec n’eût été la COVID-19 (hausses liées à l’augmentation et au vieillissement de la population et à la grippe, par exemple), il a estimé que « la mortalité excédentaire en avril 2020 a avoisiné les 30 % ».

Ce pourcentage correspond approximativement aux décès liés à la COVID-19 rapportés au Québec pour cette période (1989). Conclusion : « Il ne semble pas y avoir eu au Québec de sous-estimation de la mortalité COVID-19 ou de la mortalité indirecte en avril 2020. »

> Découvrez l’étude de l’économiste

En résumé, l’analyse de la mortalité excédentaire au Québec est cohérente avec le bilan des décès que rapportent chaque jour les autorités de santé publique. Ce qui confirme que la province fait mieux que bien d’autres endroits dans le monde.

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PHOTO DYLAN MARTINEZ, REUTERS

« Y a-t-il eu plus de morts par habitant des suites du coronavirus au Québec qu’aux États-Unis, en France ou aux Pays-Bas, par exemple ? Impossible de se prononcer là-dessus avec certitude pour l’instant », constate notre éditorialiste.

Ça ne veut pas dire qu’il faut cesser de comparer notre bilan avec ceux d’autres pays (ou d’autres provinces).

Par contre, ça signifie que si on le fait, il faut prendre un recul critique.

Ou carrément faire preuve d’innovation. C’est la démarche préconisée par le démographe Robert Choinière lorsqu’il compare la situation du Québec à celle qu’on retrouve ailleurs. Il utilise à la fois le nombre total de décès diffusé par Québec et le chiffre obtenu après avoir soustrait les décès en CHSLD. Ça offre, selon lui, « une fourchette à l’intérieur de laquelle on peut faire des comparaisons ».

Ce que ça offre aussi, c’est une nécessaire zone grise. Bien sûr, on peut avancer sans crainte de se tromper qu’il y a eu moins de morts par million d’habitants en Corée du Sud ou en Nouvelle-Zélande, où l’épidémie a été rapidement contrôlée.

Mais d’autres comparaisons s’avèrent aussi périlleuses que de tenter, en patin, un triple axel en état d’ébriété avec les yeux bandés. Y a-t-il eu plus de morts par habitant des suites du coronavirus au Québec qu’aux États-Unis, en France ou aux Pays-Bas, par exemple ? Impossible de se prononcer là-dessus avec certitude pour l’instant.

> Découvrez l’analyse de Robert Choinière

Bref, quand vous vous retrouvez devant un classement des décès par pays, il serait sage de procéder comme quand on doit signer un contrat et qu’on nous répète à quel point c’est important de lire les textes en petits caractères.

La vérité ne se cache pas nécessairement derrière les places obtenues aux divers palmarès, mais plutôt dans la mise en perspective qui permet de bien comprendre comment chaque pays comptabilise les morts liées à la COVID-19.

Il ne s’agit pas de minimiser l’ampleur de la crise au Québec; c’est dramatique, on peut s’entendre là-dessus.

Il s’agit plutôt de faire preuve de vigilance et de rigueur.

Si le Québec est une pomme, de grâce, n’allons pas le comparer avec un sac d’oranges !