Si la vie privée vous intéresse, les activités de l’entreprise américaine Clearview AI devraient vous préoccuper. Elles ont d’ailleurs soulevé une controverse et des inquiétudes assez vives pour que les commissaires à la vie privée du Canada lancent récemment une enquête à ce sujet.

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

Clearview AI a mis au point une imposante banque de données à l’aide de photos (plus de trois milliards) et de renseignements personnels recueillis sur le web. Sur Facebook, YouTube et Twitter, par exemple. Des centaines de services de police ont déjà utilisé cet outil. Y compris la Gendarmerie royale du Canada, a-t-on appris il y a quelques jours.

Et cet outil pourrait bien signifier, selon certains, la fin de la vie privée telle qu’on la connaît. C’est notamment l’hypothèse soulevée par le New York Times, qui a enquêté sur Clearview AI.

C’est loin d’être farfelu. Si cette technologie se retrouvait entre les mains de tout un chacun, ce serait « cauchemardesque », a prédit la journaliste Kashmir Hill. Il suffirait par exemple qu’une personne vous prenne en photo en vous croisant et, d’un simple clic, elle pourrait connaître votre nom, avoir (entre autres) accès à votre page Facebook, savoir qui sont vos amis, savoir où vous travaillez, etc.

De tels outils suscitent aussi, visiblement, l’envie de diverses entreprises. À preuve, le récent reportage de notre journaliste Marie-Claude Malboeuf, qui a appris que Bell tente de déterminer l’intérêt de ses clients d’affaires pour un système de reconnaissance faciale.

« Si les nombreuses entreprises qu’elle dessert achetaient massivement son système de reconnaissance faciale, des milliers de Canadiens pourraient bientôt être surveillés et reconnus dans toutes sortes de lieux – sans forcément s’en rendre compte ni en avoir réellement le choix », a-t-elle souligné.

C’est vraisemblablement la pointe de l’iceberg. De tels exemples vont assurément se multiplier au cours des prochaines années. L’économie de la surveillance ne cesse de prendre de l’ampleur et les citoyens en font les frais, souvent à leur insu.

L’enquête lancée par les commissaires à la vie privée le mois dernier était une excellente initiative. Mais personne ne va dormir sur ses deux oreilles pour autant. C’est insuffisant.

Il existe un cadre législatif pour l’utilisation de nos données biométriques – nos diverses caractéristiques biologiques –, mais il n’est pas à jour. Le moderniser est urgent.

Dans son plus récent rapport quinquennal, en 2016, la Commission d’accès à l’information du Québec (CAI) avait d’ailleurs sonné l’alarme à ce sujet. Elle réclamait notamment qu’on oblige les entreprises et les organismes publics qui ont l’intention de recueillir des données biométriques « à faire une évaluation préalable des risques et des impacts sur la vie privée et sur la protection des renseignements personnels ».

Et si malgré tout ils allaient de l’avant avec une telle initiative, ils devraient être forcés de déposer, selon la Commission, une « déclaration de création d’une banque de caractéristiques ou de mesures biométriques » 60 jours avant sa mise en service.

La Commission avait aussi publié, à l’époque, une liste de recommandations dans le but de protéger le mieux possible la confidentialité des données biométriques entreposées. Les vols de données personnelles chez les Desjardins et les Capital One de ce monde ont démontré à quel point des mesures strictes d’entreposage sont fondamentales. Ils ont aussi prouvé qu’on ne peut pas s’en remettre à la bonne volonté de ceux qui possèdent de telles banques de données ; des mesures coercitives sont nécessaires.

La bonne nouvelle, c’est non seulement qu’un projet de loi sur la protection des renseignements personnels devrait être dévoilé sous peu à Québec, mais aussi que la ministre de la Justice, Sonia LeBel, a d’ores et déjà dit vouloir donner « plus de moyens d’action » à la CAI en la matière.

On a perdu le contrôle de nos renseignements personnels et la notion de vie privée est remise en question comme jamais auparavant. Il est plus que temps que nos élus montrent les dents.