L’encre n’avait pas encore séché sur « l’entente de paix » conclue entre l’administration Trump et les talibans que déjà, ces derniers reprenaient les armes. En moins de temps qu’il ne faut pour crier « mollah Omar », ils ont perpétré 33 attaques dans 16 provinces de l’Afghanistan, tuant six civils et des dizaines de soldats afghans.

Laura-Julie Perreault
Laura-Julie Perreault La Presse

Traduction de ce coup d’éclat guerrier en langage taliban : comme les Russes en 1989, les Américains se retirent sans avoir réussi à nous anéantir et nous en menons encore large en Afghanistan. Un message que les Afghans qui ont vécu sous le régime du groupe fondamentaliste de 1996 à 2001, qu’ils parlent dari, pachtou, ouzbèke, turkmène ou baloutche, comprennent trop bien.

Il semble cependant que personne n’a osé traduire le tout pour Donald Trump. Le président américain continue de dire que tout va bien et qu’il a eu une bonne discussion avec le chef politique des talibans. Ce qu’il aime qualifier d’« accord historique » de paix est toujours sur les rails, selon lui.

Traduction en langage de l’actuelle Maison-Blanche : nous comptons nous retirer de l’Afghanistan le plus rapidement possible et rien ne nous arrêtera. Surtout pas les faits.

Ce langage fait vraiment l’affaire des talibans qui, selon l’accord négocié, doivent entreprendre dès la semaine prochaine des pourparlers de paix avec le gouvernement afghan dirigé de peine et de misère par le président Ashraf Ghani. Ils arriveront à la table en tenant le gros bout du bâton.

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Le danger ultime, dans tout ça, c’est que l’histoire se répète. Quand les Soviétiques ont quitté l’Afghanistan après une longue guerre meurtrière, le gouvernement qu’ils ont soutenu s’est effondré et le président Najibullah a fini au bout d’une corde. Les combattants moudjahidin que les États-Unis ont soutenus se sont transformés en politiciens et les civils ont payé le prix.

De cette mouvance ont émergé les talibans, qui ont imposé des règles draconiennes à la population, transformé les stades de soccer en lieux d’exécution pour femmes récalcitrantes et ouvert les portes du pays à Oussama ben Laden et Al-Qaïda.

PHOTO MOHAMMAD ISMAIL, REUTERS

Kaboul

Pendant 18 ans, l’armée américaine s’est donné comme objectif de venir à bout des talibans et de leurs alliés. La guerre a coûté aux États-Unis autour de 2 billions US (2000 milliards). À ce jour, 2400 militaires américains ont été tués en plus de 1100 soldats de l’OTAN, dont 158 Canadiens.

Du côté afghan, au moins 43 000 civils ont perdu la vie en plus de 45 000 soldats afghans et des dizaines de milliers de combattants talibans.

Aujourd’hui, même s’ils n’ont pas le contrôle des institutions politiques de Kaboul, les talibans sont loin d’avoir disparu. Ils contrôlent de larges parts du centre, de l’ouest et du sud du pays et combattent toujours les forces afghanes, entraînées par les États-Unis et leurs alliés, dans près de la moitié du pays. Et tout ça alors que près de 14 000 militaires américains sont toujours déployés sur le territoire afghan. Les talibans disent disposer aujourd’hui de 60 000 combattants. En regardant ce sombre portrait, on ne peut surtout pas parler d’une victoire militaire américaine dans le pays.

L’entente de l’administration Trump prévoit un retrait graduel qui pourrait se terminer en 14 mois. Le président a promis de faire marche arrière si les talibans ne respectent pas les termes de l’entente, mais les derniers jours nous permettent de douter de son désir de faire respecter le tout.

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Les Afghans ont donc toutes les raisons de craindre les pires reculs.

Car si l’intervention américaine et des pays de l’OTAN est loin d’avoir donné les beaux fruits promis et que le pays est affligé par la pauvreté, de vastes parts de la société ont vu leur vie s’améliorer. Les femmes, confinées sous leur burqa sous le régime taliban, sont maintenant présentes au Parlement, dans les écoles, dans la vie publique. Il y a des élections. Une démocratie faible, mais néanmoins existante. Des médias d’information. Un retour à la case départ ne ferait plaisir qu’à quelques fondamentalistes.

Dans les circonstances actuelles, en amont du retour des troupes américaines, les autres alliés du gouvernement central afghan, dont le Canada, devront se montrer vigilants, maintenir l’aide internationale et multiplier les initiatives pour permettre aux fragiles institutions du pays de tenir le coup. Tourner les talons équivaudrait à donner le pays aux talibans sur un plateau d’argent. 

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