Le prince Mohammed ben Salmane, MBS pour les intimes, était fou de joie cette semaine alors que l’Arabie saoudite a accédé à la présidence du G20, club sélect des plus grandes économies du monde.

Laura-Julie Perreault Laura-Julie Perreault
La Presse

Dans son emportement, le prince héritier de 34 ans a décrit cette première présidence d’un pays arabe comme une occasion de « forger un consensus international sur les questions internationales ».

Gros mandat pour un chef de gouvernement qui n’accepte aucune dissension dans son propre pays !

Mais qu’à cela ne tienne, Mohammed ben Salmane espère bien utiliser la plateforme du G20 pour redorer le blason du régime dont il est la pierre angulaire. Il en a besoin pour assurer l’avenir économique de son pays, qui essaie de prendre ses distances des hydrocarbures, sa poule aux œufs diamant qui ne vivra pas éternellement.

Il profitera des quelque 100 événements qui seront organisés dans le royaume au cours de la prochaine année pour montrer aux plus puissants de la planète à quel point l’Arabie saoudite a changé sous sa férule et mérite leurs investissements. Le grand sommet des chefs d’État, qui se tiendra à Riyad en novembre 2020, sera le joyau étincelant qui couronnera une immense campagne de relations publiques.

Ce scénario, c’est le rêve de MBS. Et, par la bande, c’est une occasion parfaite pour le Canada et d’autres alliés de faire avancer le dossier des droits de la personne dans le royaume saoudien. Il n’y a pas de meilleur moment pour mettre de la pression sur le prince héritier qui voudra sauver les apparences.

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Et Allah sait que Mohammed ben Salmane tient aux apparences, lui qui a transformé en 2017 et en 2018 un Ritz-Carlton en prison dorée où il a séquestré une quarantaine de personnes. Il a refait le coup avec des militantes féministes qui ont été détenues dans un hôtel. Qu’importe le luxe apparent de la cage, dans les deux cas, les détenus ont dénoncé actes de torture et mauvais traitements.

Depuis, les arrestations arbitraires de journalistes, d’écrivains, d’intellectuels et d’opposants au régime n’ont jamais cessé. La semaine dernière, au moins neuf personnes ont été arrêtées dans une nouvelle rafle.

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En août 2018, le Canada a bien essayé de dénoncer l’arrestation de militants des droits de la personne, dont Samar Badawi, la sœur du blogueur Raif Badawi, lui aussi emprisonné. La ministre Chrystia Freeland a demandé leur libération dans un gazouillis sur Twitter. S’en est suivi une immense crise diplomatique dans laquelle le Canada s’est retrouvé bien seul, largué autant par Bruxelles que par Washington. Le royaume saoudien, deuxième acheteur d’armements au monde et grand client des alliés occidentaux du Canada, a réussi à clouer le bec aux États-Unis, à la France et à l’Allemagne.

Les apparences ont cependant volé en éclats deux mois plus tard quand Jamal Khashoggi, un commentateur critique de MBS et habitué des pages du Washington Post, a été assassiné et coupé en morceaux à l’intérieur de l’ambassade d’Arabie saoudite à Istanbul. Un crime sordide avec une bande sonore rendue publique par les autorités turques.

Cette fois, la condamnation a été rapide et élargie. Des dizaines de gens d’affaires ont boycotté un grand forum sur l’investissement qui a eu lieu juste après l’assassinat de l’opposant politique. La même Union européenne qui a refusé de soutenir le Canada a adopté une résolution demandant la libération de tous les prisonniers d’opinions en Arabie saoudite. Le Conseil des droits de la personne des Nations unies a aussi montré les dents. Donald Trump, qui n’a jamais voulu condamner Riyad, était cette fois pas mal seul dans son camp.

Dans les mois qui ont suivi, l’Arabie saoudite, qui est aussi critiquée pour son implication militaire dans le conflit au Yémen et le blocus imposé au Qatar, a adouci le ton dans la région du Golfe, tentant l’apaisement avec ses voisins immédiats. Essayant à nouveau de montrer patte blanche. Le pays a aussi officiellement élargi les droits des femmes, leur permettant notamment de conduire, de détenir un passeport et de voyager à l’étranger sans le consentement d’un homme de leur famille.

La morale de cette histoire ? La pression fonctionne sur le prince héritier, qui ne peut pas jouer à l’homme téflon si la communauté internationale fait front commun.

Et ça nous ramène au G20. Mohammed ben Salmane veut son gros show de bonne entente internationale ? Les membres du G20 qui ont encore la démocratie et les droits de la personne à cœur doivent lui faire comprendre ensemble qu’il ne l’aura pas à n’importe quel prix. Ils ont le pouvoir de gâcher le party.