Le soir des élections, c’était facile d’avoir l’impression que Jagmeet Singh s’était trompé de party. Alors que le nombre de sièges remportés par son parti dans le pays fondait presque de moitié, passant de 44 à 24, le chef néo-démocrate dansait avec sa femme et ses partisans, immortalisant le tout sur les réseaux sociaux.

Laura-Julie Perreault
Laura-Julie Perreault La Presse

Chantait-il dans sa tête le tout premier grand succès du chanteur belge Stromae, Alors on danse ? « Qui dit fatigue dit réveil/Encore sourd de la veille/Alors on sort pour oublier tous les problèmes/Alors on danse. » On comprend qu’après une campagne éreintante, quand le sort en est jeté, danser un peu ne fait de tort à personne.

Ce qui était plus étrange ce soir-là, c’est que l’humeur de la piste de danse a suivi M. Singh sur scène lorsqu’il a prononcé son discours. Il n’y est pas allé de main morte, promettant de travailler pour mettre sur pied une assurance médicaments universelle, financer la construction de logements abordables, faire beaucoup plus pour la réconciliation avec les autochtones. Quand ses partisans se sont mis à scander « tax the rich ! » (taxez les riches !), il a répondu par un vibrant : « On va le faire ! ». Pendant quelques secondes, on se demandait s’il avait mis la main sur la version du discours au cas où il serait devenu premier ministre.

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Oui, le Nouveau Parti démocratique se retrouve dans une position particulièrement favorable pour exercer, plus souvent qu’à son tour, la balance du pouvoir. Les points de convergence entre les programmes néo-démocrate et libéral sont nombreux en matière d’environnement, de mesures sociales, d’allégement du fardeau fiscal de la classe moyenne. 

Cependant, Jagmeet Singh devra garder en tête qu’au sein du nouveau Parlement morcelé, il ne sera qu’une des concubines du sultan. Et ce dernier, tout affaibli soit-il, a déjà annoncé ses couleurs.

Pas de mariage en vue : les relations se négocieront à la pièce selon les questions sur la table. Justin Trudeau, à l’ère du polyamour politique, pourrait aussi s’acoquiner à l’occasion avec le Bloc québécois et (même) avec le Parti conservateur pour gouverner. Justin Trudeau jettera son dévolu sur l’allié le plus accueillant.

Dans ce contexte, Jagmeet Singh aura la chance de véritablement démontrer « de quel bois il se chauffe », pour reprendre la formule de la publicité qui faisait sa promotion pendant la campagne. Au cours des dernières semaines, il a fait la preuve qu’il est un excellent communicateur, capable de garder son calme lorsqu’il fait face à l’adversité. On gardera notamment en tête cette rencontre tendue avec un électeur québécois au marché Atwater qui lui avait recommandé de se débarrasser de son turban. Le tout s’est terminé sur une note amicale. Pour arriver à des ententes, cette prédisposition à désamorcer des situations explosives jouera en sa faveur.

Par contre, au lieu d’essayer d’imposer toute sa liste d’épicerie au gouvernement, le chef néo-démocrate devra établir sa priorité. Elle lui a d’ailleurs été soufflée à l’oreille par l’électorat, notamment en Colombie-Britannique, où le NPD a fait bonne figure : la lutte contre les changements climatiques.

Dans ce dossier, on sait déjà qu’il y a un os dans la soupe appelé « oléoduc Trans Mountain ». Le pipeline acheté par la première mouture du gouvernement Trudeau se termine dans la cour de la circonscription de M. Singh, à Burnaby. Les discussions sur cet enjeu seront ardues et demanderont du doigté. Mis à part ce problème de taille, les deux partis ont des objectifs à peu près semblables sur tous les autres enjeux environnementaux. Éventuellement, le chef néo-démocrate pourrait jouer le rôle du berger qui ramène le gouvernement minoritaire dans le vert chemin s’il s’en écarte.

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Espérons maintenant que le parti de Jack Layton laissera son jeune chef en place.

Les militants de l’organisation progressiste, comme le caucus rétréci qui se retrouvera à Ottawa, devront analyser en profondeur les résultats de lundi soir, tout en gardant en tête que si leur parti a perdu 20 sièges en Chambre entre les élections de 2015 et de 2019, le pourcentage du vote populaire qu’il a rallié est passé de 19,7 à 16 %. Pas une catastrophe pour une organisation politique qui craignait le pire en début de campagne.

En fin de parcours et pendant les débats télévisés, leur chef a montré qu’il peut tirer son épingle du jeu. À sa façon. Avec son turban. Avec ses idées de gauche, pro-choix, féministes. Lançant un pavé dans la mare de ceux qui pensent que signes religieux ostentatoires riment obligatoirement avec idées rétrogrades.

Lundi, Jagmeet Singh a dit qu’il veut jouer un rôle « positif et constructif » au sein du nouveau Parlement. Et c’est ce qu’on lui souhaite. Ça et d’autres soirées de danse.

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