« Il y a une campagne électorale ? C’est vrai ? »

François Cardinal François Cardinal
La Presse

En répondant avec ironie aux questions de notre chef de bureau à Ottawa, Joël-Denis Bellavance, Brian Mulroney a voulu souligner à quel point la campagne en cours était ennuyante, car aucun thème ne s’est encore imposé sur le plan national, comme le libre-échange l’avait fait à son époque, par exemple.

À première vue, on pourrait donner raison à l’ancien premier ministre. On pourrait en effet avoir l’impression que les élections en cours se résument à une suite ininterrompue d’anecdotes, de « salissage » et de nouvelles insignifiantes.

Mais est-ce si vrai ?

Quand on regarde au-delà des vidéos passées, des souvenirs déterrés et des photos truquées, on réalise au contraire qu’un enjeu de fond s’impose bel et bien, mais de manière tranquille.

Un enjeu dont tout le monde parle… mais que personne ne nomme. L’identité.

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Ça fait peut-être mauvais genre de parler ouvertement de ces choses au Canada anglais, mais il n’en reste pas moins que l’immigration, l’afflux de demandeurs d’asile, l’intégration, la laïcité, la diversité et le sort des minorités se retrouvent un peu partout dans la campagne.

Maxime Bernier qui dit non à l’immigration de masse.

Andrew Scheer qui doit défendre des candidats conservateurs qui ont publié des propos islamophobes.

Yves-François Blanchet qui visite le chemin Roxham ou qui se dit le fier représentant du « nous » québécois.

Elizabeth May qui accepte « les souverainistes » dans ses rangs, comme Pierre Nantel, mais qui conspue « les séparatistes ».

Jagmeet Singh qui perd des supporters au Nouveau-Brunswick pour cause de turban, notamment.

Justin Trudeau qui laisse la porte ouverte à une contestation fédérale de la loi sur la laïcité.

Autant de questions disparates qui mènent au même thème : celui de l’identité, qu’elle soit menacée, malmenée ou à protéger.

PHOTO NATHAN DENETTE, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Entre 40 et 80 % des Canadiens, selon les enquêtes, souhaiteraient que les immigrants se départent de leur culture pour s’assimiler à la culture canadienne.

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Au Québec, personne ne s’étonnera que les questions identitaires prennent leur place dans les débats électoraux, puisqu’elles ont toujours été présentes d’une façon ou d’une autre en plus de connaître un nouveau souffle par l’entremise de la laïcité.

Mais ce que les élections fédérales nous révèlent, pour peu que l’on regarde au-delà des manchettes, c’est que le Canada s’éveille aussi aux enjeux identitaires.

On pourrait croire le contraire en lisant le Globe and Mail et le National Post, mais ce thème préoccupe aussi les électeurs de langue anglaise. Et ce, toutes allégeances confondues.

La firme Ekos a révélé il y a quelques mois que 13 % des sympathisants libéraux considéraient que le Canada accueille trop d’immigrants non blancs. Ce chiffre passe à 20 % au sein de l’électorat du NPD et bondit à 65 % parmi les électeurs conservateurs.

« Il y a bel et bien une angoisse identitaire au Canada anglais, explique le sociologue Gérard Bouchard. Mais l’écart est si grand entre le discours des élites et des commentateurs et le sentiment populaire que le débat ne réussit pas à éclore. »

Voilà pourquoi le chef conservateur tente d’amadouer les inquiets… sans oser le faire.

Il dénonce haut et fort le fait que « sous Trudeau, un nombre record de Canadiens croient que l’immigration devrait être réduite ». Puis il s’engage à « définir des taux d’immigration cohérents avec les intérêts du Canada », sans préciser qu’il les baissera !

On en parle donc… mais pas vraiment, finalement.

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Pour Gérard Bouchard, cela s’explique aisément : après des décennies de promotion, le multiculturalisme exerce une telle pression normative dans cette société que les dissensions parmi la population se font peu entendre. Et sur ce paradoxe s’est bâti un imaginaire un peu trompeur.

« Plusieurs sondages démontrent en effet qu’une bonne partie des Canadiens sont loin de se signaler par leur sensibilité pluraliste », écrit-il dans un livre à paraître le 8 octobre prochain intitulé Les nations savent-elles encore rêver ? L’avenir des mythes nationaux à l’ère de la mondialisation*.

Le port d’un signe religieux par le chef du NPD le prouve d’ailleurs à sa façon. On a fait grand cas du malaise que cela suscitait dans l’électorat québécois, mais on n’a peu parlé de la réaction au Canada anglais. Pourtant, la firme Angus Reid a révélé que 50 % des Canadiens avaient le sentiment que « certains » ou « la plupart » de leurs amis proches et de leur famille n’étaient pas prêts à voter pour un homme sikh qui porte un turban ou un kirpan. Façon détournée d’avouer ce qu’on ne veut pas dire…

Bien sûr, le Canada est encore épargné par le clivage qui sévit ailleurs en Occident. Le national-populisme ne lève pas, l’extrême droite se fait plus discrète et le discours anti-immigration est timide, peut-être parce qu’il n’a pas encore trouvé son porte-étendard.

Mais derrière la façade proprette que le pays montre à la planète se cachent des inquiétudes et des frustrations. Il se cache aussi une polarisation entre villes et régions ainsi qu’entre gagnants et perdants de la mondialisation qui cherche à s’exprimer.

Un thème s’impose ainsi en douce dans la campagne, mais peut-être que comme Brian Mulroney, nous n’y prêtons pas suffisamment attention.

* Dans son livre à paraître, Gérard Bouchard cite plusieurs sondages qui vont dans le même sens. Par exemple, entre 40 et 80 % des Canadiens, selon les enquêtes, souhaiteraient que les immigrants se départent de leur culture pour s’assimiler à la culture canadienne. « Dans les mêmes proportions, ajoute-t-il, on déplore que trop d’immigrants n’adoptent pas les valeurs du pays. Plus de la moitié des Canadiens pensent aussi que trop d’immigrants ne pourront jamais s’intégrer, et 38 % estiment que le pays est allé trop loin dans la promotion de droits égaux pour tous les citoyens. »