Comment ne pas parler d'immigration

Un homme originaire d'Haïti arrive au Canada par... (PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE)

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Un homme originaire d'Haïti arrive au Canada par la frontière américaine.

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Dans les dernières années, le débat sur la laïcité a généré plus que sa part de confusion et de dérapages. Alors qu'il reprenait enfin hier à l'Assemblée nationale avec une certaine sérénité, c'est désormais l'immigration qui polarise.

C'est de là que proviennent maintenant les dérapages. Et on ne dérape pas vers l'avant...

Il est tout à fait légitime de débattre de laïcité et d'immigration. Par exemple, on peut vouloir une laïcité plus exigeante ou s'interroger sur les critères de sélection de l'immigration non humanitaire. Mais les élus doivent comprendre qu'ils ne parlent pas dans le vide. Ils interviennent dans un contexte qui devient inflammable. D'ailleurs, un groupuscule d'extrême droite a érigé lundi une banderole anti-immigration au-dessus de l'autoroute Henri-IV à Québec.

Hier, le premier ministre Couillard a appelé ses rivaux à être «très prudents» pour éviter que leurs propos «suscitent» la mobilisation de l'extrême droite. «Tout discours qui inquiète les gens, qui attise la peur a ce genre de conséquences. Il faut en être conscient», a-t-il déclaré.

Il existe deux façons d'alimenter ce feu. La première est d'encourager la confusion et la peur. La seconde, moins grave mais néanmoins réelle, est de créer des tabous que ces groupuscules exploiteront en prétendant être les seuls à les aborder.

Certains se sont montrés à la hauteur du sujet. La semaine dernière, la péquiste Carole Poirier a suggéré d'accorder des permis de travail temporaires aux demandeurs d'asile.

Sa proposition constructive s'appuyait sur une réelle compréhension du dossier. Par contre, elle prenait plus de 14 secondes à expliquer, donc... elle est passée dans le beurre.

Cela fait mal à écrire, mais la rigueur ne paye pas toujours.

Le lendemain, un coup de gueule de François Legault a attiré l'attention. «Le Québec ne doit pas devenir une passoire», a-t-il prévenu, en laissant entendre que c'était le cas. Or, rien n'indique que ceux qui traversent la frontière recevront le statut de réfugié. Dans le passé, le taux d'acceptation était d'environ 50%, et il pourrait baisser. S'il y a «passoire», l'eau remonte donc dans la moitié des trous...

De plus, contrairement à ce qu'a prétendu le chef caquiste, il ne s'agit pas de «migrants illégaux». Pour le soutenir, il faudrait que leur demande ait été traitée puis rejetée, et qu'ils restent malgré tout sur le sol canadien. Dans ce cas seulement, on pourrait parler de migrants en situation d'illégalité.

C'est avec ce genre de discours qu'on fait reculer le débat, en confondant les termes et en inquiétant les citoyens.

Bien sûr, il faut faire la distinction entre l'intention et la conséquence. Reste que même si ce n'est pas l'objectif, un fait demeure : de tels propos peuvent être récupérés par des groupes qui veulent semer autre chose que l'amour universel.

***

Par contre, cette prudence ne doit pas mener à l'autre extrême, soit la création de tabous, ni à des procès en culpabilité par association. M. Couillard a glissé sur cette pente hier.

Jean-François Lisée veut suspendre l'entente des tiers pays sûrs avec les États-Unis, qui a l'effet pervers d'inciter les demandeurs d'asile haïtiens à franchir illégalement la frontière. A priori, la proposition est séduisante. Mais quand on l'examine de plus près, elle est très difficile à appliquer. On pourrait parler de fausse bonne idée. Mais M. Couillard a étiré la logique au-delà du raisonnable en concluant que si MM. Lisée et Legault souhaitent que tous les demandeurs de statut passent par la douane, cela implique qu'ils voudraient construire un mur - et qu'ils s'inspireraient donc de Donald Trump.

Il est vrai que les déclarations de MM. Trudeau et Coderre n'ont pas aidé le mois dernier. Leur message d'ouverture a été mal interprété par une partie de la diaspora haïtienne, qui a cru à tort que toutes les demandes d'asile seraient acceptées. Ils ont ainsi pris la route avec de faux espoirs.

Même s'il ne s'agit pas d'une crise, la hausse des demandes d'asile est irrégulière, et elle risque d'augmenter dans la prochaine année. Soit en période préélectorale. Il faudra alors avoir l'audace d'être responsable et constructif, même quand cela attire moins l'attention au bulletin d'information.

«« Les élus doivent comprendre qu'ils ne parlent pas dans le vide. Ils interviennent dans un contexte qui devient inflammable. »»





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