Portrait de la faim

Une mère prend soin de son enfant dans... (Photo Mackenzie Knowles-Coursin, UNICEF / Associated Press)

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Une mère prend soin de son enfant dans un centre soutenu par l'UNICEF, au Soudan du Sud.

Photo Mackenzie Knowles-Coursin, UNICEF / Associated Press

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Plusieurs adjectifs viennent en tête pour résumer la menace de famine : abjecte, horrible, épouvantable. Mais on ne peut pas dire « inhumaine ». Au contraire, elle est très humaine. En d'autres mots, elle est évitable.

Pour s'en convaincre, voici un petit rappel : 

- Nombre de gens menacés de famine au Yémen, au Soudan du Sud, en Somalie et au Nigeria : plus de 20 millions

- Nombre de gens que la production alimentaire pourrait nourrir : 12 milliards, soit le double de la population mondiale

Il y a trois semaines, Stephen O'Brien, responsable des secours d'urgence à l'ONU, sonnait l'alarme. La pire crise humanitaire depuis la Deuxième Guerre mondiale se déroule en Afrique de l'Est et au Yémen, dans une relative indifférence.

La première chose qui frappe quand on regarde la carte, c'est l'éparpillement du drame. Les pays en question ne sont pas voisins. La famine ne résulte donc pas d'une fatalité liée à la sécheresse.

Bien sûr, le climat est un facteur de risque. Mais ce qui le convertit en crise, c'est la guerre. Voilà le grand point commun de ces quatre zones.

Des conflits s'y enlisent depuis quelques années : dans le nord-est du Nigeria avec les islamistes de Boko Haram, en Somalie avec les islamistes d'Al-Shabab, au Soudan du Sud avec la guerre civile qui a repris en 2013, et enfin au Yémen où une guerre civile sert de théâtre à un affrontement entre l'Iran et l'Arabie saoudite (notre allié, que l'on arme).

On ne perdra pas trop d'espace à démontrer ici que la guerre est mauvaise. Rappelons simplement que lors d'un conflit, les récoltes et le bétail sont pillés et que ce qu'il en reste ne peut circuler dans le pays, à cause des risques de sécurité ou des infrastructures détruites. L'aide humanitaire se bute à ces blocages, quand les travailleurs ne sont pas eux-mêmes visés par des milices.

Bref, la cause principale de la famine n'est pas un manque de production. Voilà pourquoi Amartya Sen, Prix Nobel d'économie, a déjà soutenu qu'il n'y avait pas de famine dans les démocraties fonctionnelles. Il entendait par là que même si des gens peuvent y mourir de faim, on n'y trouve pas de famine généralisée.

L'analyse est éclairante, mais elle ne soulagera pas ceux qui meurent en Afrique de l'Est et au Yémen.

Pour eux, la solution immédiate passe par la fin de la guerre, et l'aide à court terme pour ne pas qu'ils se couchent encore une fois le ventre vide.

L'ONU souhaite récolter 4,4 milliards de dollars en aide d'ici l'été. Hélas, on reste encore loin du compte. Toute l'attention est occupée par la crise en Syrie et en Irak, où sont nos soldats. Les organismes humanitaires ont beaucoup plus de facilité à récolter des dons pour la Syrie que pour la lointaine Afrique, qui n'a pas la chance d'être récupérable dans nos débats politiques internes.

À ce problème s'ajoute celui du projet de budget du président Trump. Les États-Unis financent le quart du Programme alimentaire mondial, et M. Trump veut mettre la hache dans cette aide.

***

Au-delà de cette crise, la faim tue aussi ailleurs. Selon le dernier bulletin de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture, 33 autres pays auront besoin d'aide cette année pour éviter une crise. On y trouve de l'insécurité ou une crise alimentaire, les deux niveaux qui précédent la famine.

En Afrique de l'Est, la sécheresse et la guerre se combinent pour créer des ravages. Mais il y a un autre facteur de vulnérabilité qui les précède et qui les rend inflammables. Un autre élément que l'on retrouve ailleurs aussi : l'injustice économique souvent dénoncée par Jean Ziegler, ex-rapporteur de l'ONU sur le droit à l'alimentation.

Alors que Sen étudie l'inégale distribution à l'intérieur d'un pays, Ziegler s'intéresse à l'inégalité entre les pays. Il accuse la spéculation boursière sur le blé, le maïs et le riz. Et aussi le dumping maquillé en aide humanitaire, par lequel des denrées sont déversées à bas prix dans les pays pauvres. Des agriculteurs locaux sont ainsi ruinés, et la production locale est happée. C'est comme si on prenait un pêcheur, qu'on lui arrachait sa canne puis lui donnait un poisson, pour se féliciter ensuite dans un communiqué de presse de l'avoir nourri.

Avant la sécheresse, avant la guerre, les pays sont ainsi déjà fragilisés. Cela n'enlève bien sûr rien à l'urgence d'une aide immédiate en Afrique de l'Est et au Yémen pour éviter des centaines de milliers de morts. Mais ailleurs, l'aide devrait mener à plus d'indépendance, au lieu d'enfoncer dans un cercle humanitaire vicieux.




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