Comment ne pas fabriquer un terroriste

John Nuttall et Amanda Korody, reconnus coupables de... (PHOTO BEN NELMS, REUTERS)

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John Nuttall et Amanda Korody, reconnus coupables de complot pour meurtre et de possession d'explosif en lien avec un groupe terroriste, ont été libérés la semaine dernière après un jugement de la Cour suprême de la Colombie-Britannique.

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Paul Journet

Éditorialiste

La Presse

Comme le résume la Cour suprême de la Colombie-Britannique, il existe déjà assez de terroristes au Canada. La police n'a pas besoin d'en créer des nouveaux.

C'est pourtant ce que la Gendarmerie royale du Canada (GRC) a fait avec John Nuttall et Amanda Korody, un couple de paumés de la Colombie-Britannique. Leur histoire expose les dérapages de la lutte antiterroriste et les risques de la nouvelle loi C-51.

Nuttall, un ex-héroïnomane sevré à la méthadone, vit reclus dans un petit appartement. Après l'avoir entendu parler du djihad, la GRC lance une vaste opération de cinq mois. Des agents doubles inventent une cellule terroriste, le recrutent avec sa conjointe puis concoctent un projet d'attentat : bombarder la législature de leur province. Les suspects vont jusqu'au bout et déposent les trois fausses bombes à fragmentation devant le parlement, avant d'être arrêtés.

En 2015, un jury les rend coupables de complot pour meurtre et de possession d'explosif en lien avec un groupe terroriste. Ce verdict a été annulé la semaine dernière par la Cour suprême de Colombie-Britannique. La raison : le crime qu'ils ont commis, c'était celui de la police.

La GRC ne leur avait pas seulement fourni les bombes ; elle les a aussi agressivement incités à les poser. On a fait croire au couple que s'il reculait, il décevrait Allah et risquerait même d'être tué, dénonce la cour.

Il s'agit d'une rare et sévère rebuffade à la GRC, et elle est méritée.

Le problème n'est pas que la police ait surveillé un être dérangé. Certes, Nuttall connaissait peu l'islam, n'avait pas de lien avec un réseau terroriste et s'entraînait au... paintball et aux jeux vidéo. Ce n'est pas ainsi qu'on se prépare à détourner un sous-marin nucléaire, comme il le projetait. Mais même s'il ne paraissait pas crédible, cet ancien petit délinquant pouvait néanmoins représenter un danger.

Il n'existe pas un profil unique de terroriste. Certains sont rationnels, d'autres sont mentalement instables ; il y en qui mettent en oeuvre un plan élaboré avec l'aide d'une cellule, tandis que d'autres agissent seuls. Et ils ont besoin de peu - une voiture suffit pour semer la mort, comme l'a prouvé l'attentat de Saint-Jean-sur-Richelieu.

Bref, il était justifié de garder un oeil sur les suspects, mais pas de leur fournir la motivation pour passer à l'acte. Il s'agit d'une erreur juridique évidente, comme le démontre la décision du tribunal. Et il s'agit aussi d'une erreur stratégique.

Les ressources policières sont limitées. Plus on les engloutit dans ces traques absurdes, moins il en reste pour surveiller les autres pistes terroristes et catégories de crimes, comme ceux des gangs, du cyberespace et de la finance. En mai dernier, le patron des enquêtes de la GRC avouait d'ailleurs que des dossiers du crime organisé sont en veilleuse depuis que 500 spécialistes de cette escouade ont été réaffectés à la lutte antiterroriste.

Or, l'opération contre le couple Nuttall-Korody a mobilisé environ 240 policiers, et coûté plus de 910 000 $ seulement en heures supplémentaires. À titre de comparaison, le budget total du nouveau programme de déradicalisation est de 7 millions de dollars...

La nouvelle menace djihadiste se mute et frappe sans avertissement. Alors que les pistes se multiplient, la police doit trouver un équilibre entre le laxisme et le zèle. Ce casse-tête est, on le concède, redoutable.

Mais avec les nouveaux pouvoirs que la loi antiterroriste octroie à la GRC et aux services de renseignement, il est plus que jamais nécessaire de ne pas trop perdre son temps à donner la priorité aux bruits de fond.

Une pratique fréquente aux États-Unis

Le piégeage de présumés terroristes est une pratique fréquente aux États-Unis. En 2014, Human Rights Watch dénonçait les dérapages associés à cette tactique policière. Le cas le plus connu est celui des « quatre de Newburgh », accusés d'avoir voulu attaquer des avions militaires et deux synagogues du Bronx.

La cour a dénoncé la « bouffonnerie » du FBI qui a « conçu le crime, fourni les moyens et éliminé les obstacles ». Malgré tout, les accusés ont reçu une peine de 25 ans de prison.

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