Quand le père hante le fils

« Si Justin Trudeau s'est senti obligé de forcer... (PHOTO ARCHIVES REUTERS/KINDER MORGAN CANADA)

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« Si Justin Trudeau s'est senti obligé de forcer la main dans le dossier Trans Mountain cette semaine, c'est beaucoup parce qu'il a tardé à agir », explique François Cardinal.

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Si Justin Trudeau s'est senti obligé de forcer la main dans le dossier Trans Mountain cette semaine, c'est beaucoup parce qu'il a tardé à agir, laissant pourrir un conflit entre deux provinces jusqu'à ce qu'une intervention musclée d'Ottawa devienne inévitable.

Mais pour bien comprendre pourquoi le premier ministre a osé pousser l'audace jusqu'à nationaliser un oléoduc, un pari loin d'être gagné, il faut quitter le contexte politique actuel et retourner dans le passé du Canada et de la famille Trudeau.

Il faut relire l'autobiographie de Trudeau fils pour saisir que son intervention en Alberta trouve son origine... dans l'intervention en Alberta de Trudeau père, il y a près de 40 ans, lorsqu'il a forcé dans la gorge de la province le Programme énergétique national (PEN).

Le programme, rappelons-le, visait notamment à accroître le contrôle fédéral sur les stocks de pétrole afin d'en redistribuer les profits à la grandeur du Canada. Mais pour l'Alberta, ce n'était rien d'autre qu'une « déclaration de guerre » d'Ottawa.

La crise qui a suivi a profondément traumatisé le pays, l'Ouest canadien, l'Alberta et, bien sûr, la famille Trudeau. Au point où le fils en fait aujourd'hui un élément central de son histoire politique, profitant de chaque tribune pour le décortiquer un peu plus.

L'an dernier au Texas, par exemple, devant un parterre de leaders du secteur de l'énergie, il racontait qu'il avait 9 ans et qu'il était au plus fort de sa « période Star Wars » lorsque son père a instauré le PEN.

« Le programme a été en vigueur jusqu'en 1985, a-t-il précisé. Et il n'a pas fonctionné. C'était un échec. Ce n'était pas voulu, mais il s'est avéré que c'était la mauvaise politique au mauvais moment. Je ne suis pas déloyal en disant cela. C'est tout simplement un fait historique. »

Si Justin Trudeau est aussi affirmatif, c'est qu'une trentaine d'années après la mise sur pied du programme, le ressentiment existe toujours dans l'Ouest, là où le Parti libéral du Canada peine à faire élire des députés depuis.

Car le PEN, reconnaît le premier ministre, « fait encore de l'ombre aux libéraux en Alberta, et encore plus à un libéral qui porte le nom de Trudeau »...

Il suffit en effet de visiter l'Ouest canadien pour apercevoir à l'occasion sur les pare-chocs d'anciens autocollants de l'époque : « Let the Eastern bastards freeze in the dark ! »

Pas pour rien qu'en 2012, la toute première ville visitée par le député Trudeau en tant que chef libéral fut Calgary. Une visite qui lui a permis de s'engager à « ne jamais utiliser les richesses de l'Ouest comme outil de division afin de gagner des votes dans l'Est ».

« Ce n'est pas par hasard que j'ai choisi de faire mon premier arrêt à Calgary, raconte-t-il dans son autobiographie. Je souhaitais que les Canadiens sachent que je n'avais pas peur d'affronter les fantômes du passé de mon parti. C'était particulièrement vrai en ce qui concerne les fantômes liés à mon père. »

On comprend d'ailleurs mieux en lisant son livre, Terrain d'entente, à quel point Justin Trudeau se sent investi d'une mission à la fois politique et familiale : celle de mettre fin au grief de l'Ouest contre son parti.

Il s'agit en effet, encore aujourd'hui, d'un énorme caillou dans le soulier du PLC, à une époque où l'Alberta se transforme, où elle est dirigée par un gouvernement néo-démocrate, où Calgary a porté au pouvoir le premier maire musulman au pays. Bref, à une époque où les libéraux pourraient, normalement, faire des gains.

« Quand le gouvernement fédéral fait trop pencher la balance du côté d'une région pour un enjeu important, les répercussions peuvent durer toute une vie », peut-on lire dans son autobiographie.

Une phrase, soit dit en passant, qu'il a écrite sans réaliser qu'il ne met pas pour le Québec le dixième des efforts déployés dans l'Ouest pour effacer les mauvais souvenirs de son père...

Cela dit, si le calcul politique de Justin Trudeau avec Trans Mountain s'explique, ce n'est pas dit qu'il va réussir.

Il n'y a qu'à voir le nombre de détracteurs de la nationalisation d'un oléoduc un peu partout au pays, particulièrement en Colombie-Britannique, mais aussi en Alberta et dans le secteur pétrolier.

Dans Terrain d'entente, Justin Trudeau souligne que « malgré toutes les bonnes intentions » de son père, le Programme énergétique national a « provoqué exactement le type de divisions qu'il avait cherché toute sa vie à apaiser ». C'est à se demander si le geste de réparation de Trudeau fils ne divisera pas, lui non plus, davantage qu'il apaisera. Malgré ses bonnes intentions.

Cinq citations de Justin Trudeau pour comprendre Trans Mountain

Fantômes

« Je [n'ai] pas peur d'affronter les fantômes du passé de mon parti, [...] particulièrement en ce qui concerne les fantômes liés à mon père. »

De l'ombre

« Le Programme énergétique national (PEN), créé il y a plus de 30 ans, fait encore de l'ombre aux libéraux en Alberta, et encore plus à un libéral qui porte le nom de Trudeau. »

Un symbole

« Le PEN était un véritable enjeu, mais c'était aussi un puissant symbole. Il avait fait comprendre à toute une génération de Canadiens de l'Ouest que lorsqu'arrive l'heure de vérité, les priorités du Parti libéral sont ailleurs. »

Diaboliser

« Nos adversaires politiques, de Brian Mulroney à Stephen Harper, s'en sont servis pour nous diaboliser, pour créer chez les gens de la nouvelle génération le sentiment que notre parti n'était pas pour eux. »

Engagement

« Je me suis engagé à ce que le Parti libéral, avec moi à sa tête, ne se serve jamais des ressources de l'Ouest pour gagner des votes dans l'Est. »

Source : Terrain d'entente, Justin Trudeau, Éditions La Presse, 2014




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