Économie du partage : un fourre-tout trop commode

« Les nouvelles formules dites collaboratives ou du partage... (Photo fournie par EatWith)

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« Les nouvelles formules dites collaboratives ou du partage posent d'énormes défis du point de vue de la concurrence, de la fiscalité et du travail », écrit Ariane Krol. Ci-dessus : un souper organisé par un membre du service EatWith, qui met en contact hôtes et voyageurs le temps d'un repas.

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Quelles activités et quelles entreprises peuvent vraiment se réclamer de l'économie du partage ? Personne ne s'entend là-dessus, et ça en devient problématique. Il serait temps de reléguer cette expression inadéquate aux oubliettes.

« Définir l'économie de partage, c'est mécontenter les uns et les autres », indique d'entrée de jeu l'économiste principale du Mouvement Desjardins, Joëlle Noreau, dans le bulletin Perspective, publié récemment.

Elle n'est pas la seule à faire le constat.

« Le terme "économie du partage" lui-même s'attire la critique. Des commentateurs ont soutenu que "partage" est un mot inapproprié, utilisé pour masquer la nature essentiellement commerciale des activités qui se déroulent sur ces plateformes », note la Federal Trade Commission américaine dans un rapport le mois dernier.

Le document, qui compte une centaine de pages bien tassées, s'intitule d'ailleurs The « Sharing » Economy. Et il ne fait aucune recommandation.

Les termes ne sont pas innocents.

Le partage est l'une des premières valeurs qu'on apprend aux enfants. Le mot jouit d'un immense capital de sympathie qui rejaillit sur tout ce qu'il touche.

De grandes entreprises commerciales richement capitalisées, comme Uber ou Airbnb, se sont abritées derrière cette expression vertueuse pour défendre leur cause auprès des gouvernements.

Oui, une partie des utilisateurs de telles plateformes se contentent d'offrir des ressources inutilisées (une place dans leur voiture sur le trajet matinal, une chambre d'amis ou un appartement libre à l'occasion, un stationnement durant le jour, etc.) à un tarif inférieur à celui du marché - ce qui peut, à la limite, être considéré comme une forme de partage. Mais beaucoup s'en servent aussi pour mener une activité purement commerciale, pareille à du travail ou de la location.

Par ailleurs, faut-il englober tout ce qui relève de l'économie collaborative ? Même en ne considérant que les plateformes de financement participatif, on trouve des différences fondamentales. On n'a pas les mêmes attentes en investissant dans un projet qui offre des récompenses en biens et services, comme on en trouve sur La Ruche (avec laquelle Desjardins mène un projet pilote) que dans une entreprise qui promet un rendement financier, comme on en trouve sur les plateformes de financement participatif en capital.

Et ce ne sont que quelques exemples. Contrairement aux coopératives, qui font l'objet d'une loi, ou même de l'économie sociale, qui répond à des règles et principes précis, il n'existe pas de définition de l'économie du partage qui fasse consensus, souligne l'économiste Joëlle Noreau.

Ce n'est pas qu'une question de vocabulaire. Les nouvelles formules dites collaboratives ou du partage posent d'énormes défis du point de vue de la concurrence, de la fiscalité et du travail. Les élus sont régulièrement interpellés là-dessus, et ils ne sont pas outillés pour réagir rapidement. On a vu ce qu'il a fallu de temps et d'efforts pour s'entendre avec Uber. Et le cas d'Airbnb n'est toujours pas réglé, malgré l'encadrement adopté, qui laisse beaucoup de questions en suspens.

Le chantier sur l'économie du partage annoncé par le premier ministre Philippe Couillard au printemps en est encore au stade de la collecte des données, nous dit-on au bureau de la ministre de l'Économie, Dominique Anglade. Un mandat a été confié à des chercheurs universitaires, une analyse comparative avec d'autres pays a été commandée aux fonctionnaires, des commentaires ont été recueillis dans le cadre de la consultation sur la stratégie numérique - et c'est sans compter les échanges du ministre des Finances Carlos Leitao avec Ottawa sur des éléments comme le commerce en ligne. On voit la difficulté d'en d'arriver à une solution à la fois cohérente et flexible, qui puisse encadrer divers types d'initiatives sans les tuer dans l'oeuf.

Certains seront tentés de balayer ces problèmes du revers de la main, en prétextant qu'il s'agit d'un phénomène marginal. De fait, si la participation à « l'économie de plateformes en ligne » continue à augmenter aux États-Unis, cette croissance ralentit, a confirmé le JPMorgan Chase Institute en novembre. Le taux de roulement sur les plateformes dites de travail (transport, traiteur, etc.) est d'ailleurs très élevé. Un participant sur deux abandonne dans la première année, et l'embellie du marché de l'emploi traditionnel y est sans doute pour beaucoup, note l'institut.

Sauf que le travail se transforme. Au Canada, la croissance de l'emploi et le recul du chômage viennent surtout de l'emploi à temps partiel, confirment les derniers chiffres de Statistique Canada. Les solutions permettant d'arrondir les fins de mois et de consommer à moindre coût deviennent encore plus attrayantes dans un tel contexte. Il est naïf de croire qu'on puisse se contenter de les interdire. Mais comment encadrer ce qu'on est incapable de définir ? Le terme « économie du partage », inadéquat et trompeur, doit être écarté. Reste à trouver par quoi le remplacer, pour enfin savoir de quoi on parle.




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