L'Assemblée nationale française vient d'adopter une loi interdisant le port du voile intégral dans les espaces publics. Le week-end dernier, le député britannique Philip Hollobone a annoncé une proposition de loi qui interdirait aux Britanniques de recouvrir leur visage dans les lieux publics de Grande-Bretagne. Bien sûr, aucun de ces projets de loi ne mentionnait explicitement les musulmans.        

Gwynne Dyer<br><i>L'auteur a écrit plusieurs ouvrages sur les questions internationales.</i> LA PRESSE

Hollobone avait déjà considéré que le voile islamique était «offensant» et «contraire au style de vie britannique». On peut donc penser que ce projet de loi ne vise pas les motocyclistes casqués. On peut aussi supposer qu'il ne deviendra pas loi : le ministre britannique de l'immigration, Damian Green, a aussitôt réagi: «dicter aux gens ce qu'ils ont le droit et ce qu'ils n'ont pas le droit de porter quand ils se promènent dans la rue, c'est plutôt contraire à l'esprit de la Grande-Bretagne».

Tant mieux! La dernière chose dont on ait besoin, c'est d'un autre grand État européen qui reprenne l'initiative française à son compte. Pour autant, on ne peut nier qu'un grand nombre d'Européens éprouvent une véritable sensation de gêne quand leur chemin croise ces femmes entièrement drapées et masquées, qui marchent en silence.

Jeune, j'ai été en contact régulier avec des femmes vêtues de costumes traditionnels du Moyen-Orient. Ça ne m'a jamais mis mal à l'aise. Il s'agissait de religieuses catholiques. Le voile n'a rien d'islamique. En effet, il existait avant les religions abrahamiques (judaïsme, christianisme et islam), lesquelles se sont toutes développées peu ou prou dans la région du Moyen-Orient. Et c'est pourquoi juifs, chrétiens et musulmans étaient obsédés par la «modestie» des femmes.

Coutumes existantes

Je ne prétends pas savoir interpréter le Coran. Toutefois, ses injonctions concernant le port du voile ne faisaient que renforcer des coutumes sociales qui existaient déjà. Je ferais également remarquer que la plupart des communautés musulmanes de l'histoire ont considéré que, conformément à ces coutumes, la femme se devait de dissimuler ses cheveux, pas son visage.

Pourquoi les femmes des familles musulmanes qui vivent modestement dans des villes européennes ont-elles été amenées à porter le voile intégral ou la burqa? Une chose est sûre, elles sont peu nombreuses : elles ne seraient que 2000 en France à se déplacer intégralement recouvertes d'un voile. Les chiffres réels doivent être du même ordre en Grande-Bretagne. Il y a deux générations, leurs grands-mères n'étaient probablement pas intégralement voilées. Alors pourquoi?

L'une des raisons, c'est la peur. Leur peur, ou celle de leur époux : les valeurs de la « société majoritaire » sont si puissantes et si tentantes que les bons musulmans doivent absolument s'en isoler. Il y a aussi la volonté de s'affirmer. Ce serait comme une version musulmane des slogans gais «Nous assumons ce que nous sommes. Nous en sommes fiers. Vous devez vous y faire.»

Dans quelle mesure ces femmes voilées sont-elles une menace pour l'ordre public? Il n'y a pas de menace. Pourquoi une loi ridicule interdisant le port du voile intégral a-t-elle été adoptée presque sans opposition à l'Assemblée nationale française alors qu'une proposition de loi similaire ne fera jamais son chemin jusqu'à la Chambre des communes britannique? Ce n'est pas parce que les Français sont plus islamophobes que les Britanniques, mais parce qu'ils sont les héritiers d'une des grandes batailles entre la religion et l'État laïc.

La Grande-Bretagne n'a pas livré de tel combat depuis le XVIIe siècle. La vie moderne a simplement pris le pas, petit à petit, sur la religion officielle -sans accroc. En France, le combat a été long, féroce, et il est bien plus récent. C'est pourquoi l'État français s'oppose beaucoup plus fermement aux signes d'appartenance religieuse dans la sphère publique. Cette attitude n'en demeure pas moins stupide.

Quant à la Belgique, aux Pays-Bas, à l'Autriche et à la Suisse, où des interdictions similaires ont été (ou font) l'objet d'un débat national, ils devraient avoir honte