Le projet de loi 60 sur la laïcité est pernicieux en raison de la manière dont le gouvernement revendique la laïcité, la dépouillant de son caractère émancipateur et l'instrumentalisant à des fins populistes, voire électoralistes.

Jean-Claude Ravet

La laïcité est un élément constitutif de la modernité politique, mais contrairement à ce qu'on laisse croire, elle n'est pas dirigée contre la religion, comme si elle représentait une menace ou un contresigne de citoyenneté. Elle est plutôt associée à un projet dans lequel l'espace politique, citoyen, qui inclut l'espace étatique, où toute parole, toute doctrine, qu'elle se présente sous une forme religieuse ou non, a droit de cité. Elle assure le libre partage de la parole et des convictions en n'accordant à aucune le privilège de «vérité indiscutable». Elle n'a d'aucune façon, une fixation défavorable sur la croyance religieuse. Le croyant n'a pas à se cacher dans l'espace politique. À agir comme s'il ne croyait pas.

Nous sommes à mille lieues du discours légitimateur de la charte qui stigmatise la religion comme entrave de la vie citoyenne. Ce qui doit être neutre, ce n'est plus l'espace, pour que toute personne ait droit de cité en toute égalité, mais les personnes. 

En exigeant, au nom de la laïcité, que les croyants soient invisibles non seulement dans l'ensemble de l'espace étatique, mais aussi en partie dans l'espace politique (municipalité) et public (hôpitaux, écoles et garderies publics), le gouvernement rompt avec cette neutralité démocratique et disqualifie la croyance religieuse comme étant une menace pour la citoyenneté.

Il feint de ne pas voir que sa proposition se dresse sur une pente glissante: une citoyenneté policée, labellisée, uniformisée, «convenable», conforme aux attentes de l'État, ce qui ne peut que renforcer le caractère autoritaire de l'État au détriment de la vie démocratique et de la vitalité citoyenne. 

Le gouvernement est aussi en train de neutraliser le caractère pluriel de la vie politique, tout en déniant la richesse historique des ressorts de la solidarité sociale. Celle-ci puise en effet, ses forces et son inspiration autant dans des traditions religieuses que dans des traditions humanistes et socialistes, entre autres.

La neutralité et la laïcité de l'État, telles que promues par le Parti québécois, font l'impasse sur la lutte commune pour la justice sociale, qui est au coeur de l'action politique. Elles essentialisent l'État, dans la perspective d'un conservatisme de droite, comme elles essentialisent la religion pour la discréditer, en l'enfermant dans son seul versant fondamentaliste comme dans une gangue dont elle ne peut sortir..

Le projet de charte rappelle le rapport douloureux que nous entretenons avec notre mémoire collective, un rapport qui nous joue des tours quand il s'agit de traduire ce que nous sommes et voulons être politiquement. On ne fonde pas une politique sur une mémoire trouble. Il nous faut secouer cette mémoire figée pour être en mesure de prendre en compte l'immense apport de chrétiens et chrétiennes - incluant des religieux et religieuses, prêtres et évêques - à la société québécoise tout au long de son histoire et notamment dans les luttes sociales et la Révolution tranquille. Cela nous permettra de jeter un regard moins acerbe sur la religion en général et sur l'islam en particulier, que l'on confine rapidement à ses franges fondamentalistes.

Ce n'est pas en opposant croyants et athées que l'on construira une société juste, solidaire et égalitaire. Nous avons besoin de toutes les voix, de toutes les forces, de toutes les inspirations, dans cette construction qui est plus que jamais devenue incertaine devant la globalisation et le fondamentalisme religieux qui cherchent, chacun à leur manière, à transformer la société en troupeau.