Le mot qu'évoque la proposition de «charte des valeurs québécoises» est malheureusement «atavisme». Il s'agit d'un retour à un passé de préoccupations identitaires dont nous pensions nous être libérés.

Julius Grey

Cette charte est une erreur monumentale, tellement désastreuse et porteuse de discorde que, dans le meilleur cas, si on abandonnait tout simplement le projet, plusieurs années seraient nécessaires pour calmer les incertitudes, les émotions, les doléances des deux côtés du débat.

La définition législative des valeurs plus fondamentales que les autres est un exercice très dangereux. Le gouvernement choisit une forme de laïcité et l'égalité homme-femme. En quoi ces deux valeurs sont-elles plus importantes que la liberté d'expression, la liberté de conscience ou encore l'égalité raciale? Si le Québec s'était doté d'une charte de valeurs en 1955, il aurait sans doute enchâssé le catholicisme et l'autorité paternelle au sein de la famille comme valeurs suprêmes.

Pourquoi légiférer dans une matière aussi hautement personnelle? Notre société impose déjà trop de règles de tout acabit qui menacent la liberté individuelle. Les choix vestimentaires et les questions de conscience religieuse ne se prêtent pas aux solutions uniformes. La liberté est une valeur en soi qui mérite d'être reconnue et protégée contre les excès d'enthousiasme du législateur.

Il n'existe aucune étude qui révèle quelque difficulté objective découlant du port de kippa, foulard ou turban, par un enseignant ou un travailleur dans la santé ou la justice. Personne n'est lésé. Il n'existe aucun lien entre la compétence d'un travailleur et ses choix religieux. Quand la législation pour protéger le français a vu le jour, on disposait de multiples études démontrant que le français pouvait disparaître à Montréal. Dans le cas de la charte des valeurs québécoises, il n'y a rien. On propose donc de brimer la conscience individuelle sans fondement fiable ou motif objectif.

Pire encore, on veut brimer la liberté religieuse dans le domaine de l'emploi. La santé, l'éducation, la police et le service public sont des domaines où beaucoup d'immigrants ont trouvé un emploi. Comment les convaincre de notre hospitalité quand nous les obligeons à choisir entre un emploi et leur conscience?

Tout ceci nous amène à une autre triste constatation. Si la charte est adoptée, l'intégration des nouveaux Québécois sera plus difficile. Loin de nous protéger du multiculturalisme canadien, cette charte va accentuer les divisions, les suspicions mutuelles et les sentiments d'exclusion. Sans l'ombre d'un doute, on intègre mieux par la douceur que par la sévérité et l'application aveugle des règles.

L'entrée en vigueur de la charte déclenchera inévitablement une contestation judiciaire dont le résultat probable sera l'invalidation d'une grande partie de ses dispositions. Certains vont s'insurger contre le «gouvernement des juges» et affirmer que la démocratie a été bafouée. Il n'en sera rien. En matière de liberté de conscience, les opinions de la majorité ne doivent pas prévaloir. L'invalidation de cette charte nous apportera la preuve qu'elle outrepassait les pouvoirs de la majorité et devait donc entre invalidée justement au nom de la démocratie.

Le gouvernement pense pouvoir peaufiner son projet en tenant compte des commentaires du public. Il a tort. Le projet est en soi inutile et dangereux en principe. Il faut tout simplement le retirer du programme législatif de l'Assemblée nationale.