Un attentat d'éclat si individuel soit-il oblige chaque collectivité à s'interroger sur sa responsabilité, et ce même si celle-ci reste très indirecte, quasi indéfinissable.

Jean-Herman Guay<br><i>L'auteur est professeur de sciences politiques à l'Université de Sherbrooke.</i> LA PRESSE

La tuerie de Polytechnique de 1989 a provoqué un vaste débat sur les rapports hommes-femmes. L'attentat perpétré par Denis Lortie en 1984 à l'Assemblée nationale a amené des mesures de sécurité qui n'ont pas été levées depuis. Et les événements d'octobre 1970, bien que le fruit de quelques individus, ont laissé des traces indélébiles dans la mémoire collective. Qu'en est-il cette fois?

Depuis plusieurs années, le cynisme associe inextricablement corruption et politique. D'emblée, tous les politiciens sont jetés dans le même sac, celui d'un mépris collectif. Dans les conversations quotidiennes, il faut entendre comment Pauline Marois est qualifiée. La caricature d'un Jean Charest menacé par la guillotine est aussi révélatrice d'un état d'esprit, celui de la banalisation de la violence. L'humeur l'emporte sur la raison, la moquerie tient lieu d'argument.

Les événements du printemps dernier ont aussi surpris par l'ampleur de la violence: incendies, jets de pierre, attaque contre des établissements commerciaux et des policiers. Les événements de Victoriaville et du Palais des congrès montraient comment la contestation, si légitime soit-elle, peut déraper lorsque la haine s'ajoute. Aux yeux de certains, cette violence politique était «normale», quasi excusable.

Une forme de violence est également manifeste sur les réseaux sociaux. Derrière l'anonymat du clavier, plusieurs multiplient les injures, les attaques personnelles, et ce sans retenue. L'instantanéité des tweets semble souvent justifier des débordements où se côtoient banalité et violence.

Même le débat politique a sombré dans les rivalités personnelles. Les duels des chefs des dernières semaines ont donné lieu à des échanges qui par moments n'inspiraient ni le respect ni la hauteur de la fonction. La période des questions à l'Assemblée nationale fut d'ailleurs souvent navrante, presque gênante, et rarement inspirante.

Sans qu'il soit possible d'identifier une cause précise, tous ces éléments participent à une culture où l'affrontement dépasse dangereusement le périmètre des idées pour viser les personnes. À tort ou à raison, un pareil attentat crée de ces amalgames qui marquent ensuite l'imaginaire collectif.

Dans un tel contexte, la frontière qui sépare l'admissible de l'inadmissible devient floue. Ceux qui croient que les maux de la violence politique n'arrivent qu'aux États-Unis ou en Europe doivent reconnaître que la vigilance s'impose ici aussi!

La première vigilance est celle de la démocratie. Le taux de participation, en grimpant de 57% à 74%, indique un regain significatif et prometteur. La société civile est une composante essentielle de la démocratie, mais elle ne remplace pas l'égalité et l'universalité d'un scrutin.

Au jour le jour, les groupes auraient tout intérêt à dénoncer  toutes les formes de violence. Là-dessus, les chefs semblent avoir déjà compris qu'ils doivent «changer de ton», qu'une culture du respect doit l'emporter sur la culture partisane. Le nouveau Parlement en aura d'ailleurs bien besoin.

Enfin, pour assainir le climat politique, la commission Charbonneau aura fort probablement un effet positif, presque thérapeutique pour la légitimité politique. Elle permettra de mesurer et cibler l'ampleur du mal. On s'attaque ainsi à un abcès qui ronge la confiance.

Même si l'attentat du 4 septembre ne relève pas d'une logique collective, la collectivité québécoise peut y trouver un prétexte pour s'interroger sur les formes larvées de violence.