Dans les prochaines semaines, les étudiants du Québec se prononceront dans les assemblées générales de leurs associations étudiantes sur l'opportunité de déclencher une grève contre l'augmentation des droits de scolarité décrétée par le gouvernement Charest. Dans le cadre de ce texte, je ne compte pas discuter de la non-pertinence d'augmenter les droits de scolarité, mais plutôt démontrer que si les étudiants des universités et cégeps veulent l'éviter, c'est par la grève générale qu'elles et ils y arriveront.

Benoît Lacoursière<br><i>L'auteur enseigne la science politique au Collège de Maisonneuve à Montréal. Il a publié en 2007 «Le mouvement étudiant au Québec de 1983 à 2006» chez Sabotart Éditions.</i>

Les opposants à la grève matraqueront que celle-ci ne servira à rien, parce que le gouvernement ne reculera pas, ou qu'il existe «sûrement» d'autres moyens que la grève pour faire reculer le gouvernement. Or, une analyse empirique des faits historiques passés démontre que c'est seulement par une mobilisation générale que le gouvernement reculera et que retarder cette mobilisation n'engendrera que son échec. Après tout, «la seule lutte que l'on perd, c'est celle que l'on abandonne...»

Jusqu'à aujourd'hui, le Québec aura connu huit grèves générales étudiantes. Les grèves étudiantes de 1986, 1990 et 1996 ont essentiellement eu pour revendication l'opposition au dégel des droits de scolarité.

À ces mobilisations, ajoutons celle de 1968 qui, n'étant pas exclusivement dédiée à la question des droits de scolarité, porte aussi sur l'instauration du régime des prêts et bourses, la création d'une deuxième université francophone à Montréal et la démocratisation des établissements d'enseignement. On pourrait aussi ajouter l'intention de dégel formulée en octobre 1984 par le ministre péquiste de l'Éducation, Yves Bérubé, qui doit reculer en février 1985 devant la menace d'une grève générale. Rappelons qu'à cette époque, le PQ était en faveur de la gratuité scolaire, mais ne l'avait toujours pas réalisée après huit années de pouvoir.

Au printemps 1986, le ministre des Finances, Gérard D. Lévesque, invoque une possible hausse des droits de scolarité malgré la promesse libérale. L'Association nationale des étudiantes et étudiants du Québec (ANEEQ) appelle à la grève dans les semaines qui suivent et le 21 octobre 1986, la grève est déclenchée. Une trentaine d'associations collégiales ainsi que l'AGEUQAM y participent et en deux semaines le premier ministre Bourassa recule. Il s'agit pour tous d'une trêve, le combat devant reprendre en 1988 sur la question des prêts et bourses et en 1990 sur les droits de scolarité.

À l'automne 1988, le Parti libéral retire sa promesse de maintenir le gel des droits de scolarité - rappelons qu'ils sont gelés depuis 20 ans - et est reporté au pouvoir une année plus tard. Malgré une pétition signée par 20 000 personnes et une manifestation de 2000 autres, le gouvernement libéral adopte le décret du dégel sournoisement en pleine période d'examen de décembre 1989. Les droits de scolarité devront doubler pour l'automne suivant. La mobilisation tarde, peu d'associations y participent, celle-ci est mal organisée même si des gestes d'éclat sont posés. La Fédération des étudiantes et étudiants du Québec (aujourd'hui la FEUQ) se rabat sur un recours judiciaire voué d'avance à l'échec tandis qu'à l'UQAM, moins de 1% de la population étudiante boycotte le paiement des frais de scolarité, un moyen qui est historiquement proposé par les détracteurs de la grève comme alternative et qui a historiquement été synonyme d'échec. Il faut dire que les étudiants avaient été très sollicités en termes de mobilisations depuis 1984. Les droits de scolarité augmenteront ainsi jusqu'à 1994 alors que Jacques Parizeau, nouveau premier ministre, décrète le gel.

Obsédés par la lutte au déficit, le premier ministre Lucien Bouchard et la ministre de l'Éducation Pauline Marois évoquent une hausse possible des droits de scolarité en septembre 1996. La FEUQ réagit par le lobbying alors que le plus radical Mouvement pour le droit à l'éducation (MDE) appelle à la grève. À la mi-novembre, une vingtaine de cégeps sont paralysés et vers le 18 novembre, Pauline Marois annonce le maintien du gel des frais de scolarité. La FEUQ et la FECQ négocieront cependant des compressions budgétaires dans le système d'éducation, dans les prêts et bourses et accepteront une augmentation des frais de scolarité pour les étudiants internationaux.

Nous voilà donc à l'heure actuelle devant une nouvelle menace de dégel des frais de scolarité. L'expérience passée démontre que si les étudiantes et les étudiants veulent éviter le dégel, elles et ils devront déclencher dans les meilleurs délais une grève générale. On sait qu'en aucune circonstance, aucune session collégiale ou universitaire n'a été annulée et que des mesures de récupération ont toujours été mises en place. On sait aussi que la grève générale sera l'occasion d'attirer les médias et l'opinion publique sur les effets néfastes d'une hausse des droits de scolarité. Le temps dégagé par la grève permettra l'organisation quotidienne d'actions dérangeantes et créatives qui feront réfléchir le gouvernement sur sa position à l'approche d'une échéance électorale, sans parler de l'école de formation et de politisation qu'elle peut représenter pour des générations d'étudiants.

La grève ne pourra être un succès que si elle est vraiment générale, que les assemblées étudiantes sont populeuses et que l'on ne se perde pas dans des moyens « alternatifs » qui ont déjà démontré leur inefficacité. La solidarité sera aussi de mise entre tous les étudiants, mais aussi par le support des autres acteurs de la société civile.