Peut-être que Jody Wilson-Raybould aurait dû conclure un accord de réparation avec SNC-Lavalin. On peut le soutenir, en fonction d'une autre interprétation que la sienne de la loi et de l'intérêt public. Mais ce qui ne fait aucun doute, c'est que la décision ultime lui revenait, à elle et à elle seule.

Et ce qui fait de moins en moins de doute, c'est que le premier ministre Justin Trudeau et son entourage sont allés trop loin pour la convaincre de changer d'idée.

Selon le témoignage percutant de l'ex-ministre libérale, M. Trudeau et son entourage auraient franchi trois lignes rouges. Ils auraient invoqué des arguments politiques partisans pour la convaincre, ce que la loi proscrit ; ils lui auraient fait des pressions répétées et soutenues, de septembre à la mi-décembre ; et selon son interprétation, ils lui auraient fait des « menaces voilées » de congédiement, à trois reprises.

Si cela se confirme, ce serait tout à fait inapproprié. Les libéraux pouvaient croire que Mme Wilson-Raybould avait tort. Mais elle avait le droit d'avoir tort, tandis qu'eux ne pouvaient pas la contraindre à changer d'idée.

Le premier ministre conteste l'interprétation des échanges avec son ancienne ministre. Mais le problème pour lui, c'est que la version de Mme Wilson-Raybould est plus précise que la sienne. Elle a détaillé la chronologie de plus de 10 rencontres et conversations téléphoniques avec M. Trudeau et son entourage. Et elle s'appuyait sur des notes prises peu après ces échanges. Car déjà, elle s'inquiétait des pressions.

L'histoire commence le 4 septembre. Mme Wilson-Raybould, ministre de la Justice et procureure générale, reçoit une note de la directrice des poursuites pénales. Elle y apprend que SNC-Lavalin s'est vu refuser un accord de réparation.

C'est en pensant à SNC-Lavalin que le gouvernement Trudeau avait ajouté ce mécanisme dans le Code criminel l'année dernière. Il aurait permis à cette société québécoise de ne pas être bannie des contrats publics fédéraux pendant une décennie. En échange, SNC-Lavalin aurait été soumise à des conditions strictes, incluant une amende salée, un aveu de culpabilité et des preuves que la culture de la corruption y a été éradiquée.

La décision de conclure ou non un accord revient toutefois à la directrice des poursuites pénales, un poste indépendant. Seule la procureure générale pouvait infirmer sa décision. Et cela devait se faire de façon transparente, en l'annonçant dans la Gazette du Canada.

Mme Wilson-Raybould a vite fermé la porte. Le gouvernement Trudeau a alors essayé de lui faire valoir des arguments contraires. C'était normal, et même souhaitable. On pouvait croire que cette élue de la Colombie-Britannique ne saisissait pas l'importance d'une telle entente pour l'intérêt public, particulièrement au Québec.

Par contre, le gouvernement ne pouvait pas aller plus loin. Il ne pouvait donner une directive à la procureure Wilson-Raybould. Or, selon le témoignage de l'ex-ministre, c'est précisément à cela que ressemblaient les pressions subies durant trois mois.

Le 17 septembre, déjà, elle dit avoir regardé M. Trudeau dans les yeux en lui demandant s'il était en train de s'ingérer. Il aurait assuré que non. Malgré tout, les pressions se sont intensifiées dans les semaines suivantes, rapporte-t-elle. Cela, elle l'a appuyé avec de nombreux exemples de courriels, textos, appels et rencontres privées, incluant 11 personnes, toutes identifiées.

Sur le fond, une question demeure : pourquoi a-t-elle refusé si rapidement, et si fermement, de conclure une entente avec SNC-Lavalin ? Malheureusement, Mme Wilson-Raybould n'a pas répondu. Elle avait toutefois une bonne raison, ont noté des juristes hier - elle ne voulait pas s'immiscer dans deux litiges en cours.

Pour ceux qui s'inquiètent à juste titre du sort des employés et des retraités de SNC-Lavalin, le gâchis est total. Juridiquement, un tel accord est encore possible. Mais politiquement, il est devenu plus que jamais difficile à vendre à cause des manoeuvres malhabiles et douteuses du gouvernement Trudeau.

Peu importe ce qui advient du dossier, un malaise demeure quant au travail du premier ministre. Il est vrai que la version de Mme Wilson-Raybould n'est pas la seule. Il existe aussi celle très différente du greffier du Conseil privé, un officier indépendant ayant déjà servi sous le gouvernement Harper. Reste que son témoignage était nettement moins détaillé que celui de l'ancienne ministre libérale. Elle a parlé de rencontres et d'échanges qui n'avaient jamais été mentionnés avant, et donc qui n'ont pas encore été contredits.

On est face à différentes versions, mais aussi face à différentes questions. Pour Mme Wilson-Raybould, c'est la justesse de son évaluation d'un dossier qui est en jeu. Tandis que pour M. Trudeau, c'est beaucoup plus grave. Ce qui est en jeu, c'est son jugement et sa probité.