Des gens vont perdre leur emploi.

C'était l'avertissement de la porte-parole de la transition caquiste, Geneviève Guilbault, mercredi. On a déjà vu des gouvernements désignés envoyer des messages plus conviviaux pour commencer leur mandat...

Bien sûr, cela n'est pas une surprise. François Legault s'était engagé à interdire les signes religieux aux agents de l'État en position d'autorité coercitive (juges, policiers, gardiens de prison et procureurs de la Couronne). Il élargissait aussi cet interdit aux enseignants.

Combien portent de tels signes religieux? On l'ignore. Mais on sait ce qui les attend. Ils - et surtout elles - devront être réaffectés ailleurs dans la fonction publique. Sinon, ils auront «choisi» le chômage, dit Mme Guilbault.

Il y a pourtant une porte de sortie à ce problème : la clause des droits acquis («clause grand-père»).

C'est une chose d'établir un nouveau modèle de laïcité, qui imposerait la neutralité religieuse à ces futurs représentants de l'État. C'en est une autre de changer les règles du jeu pour ceux déjà en fonction.

Dans ce cas, on ne parle pas de changer les futures conditions d'embauche. On parle de congédiement.

Ce problème, même les intellectuels pro-laïcité le soulignent depuis plusieurs années. Parmi eux : l'éminent sociologue Guy Rocher. Dans son mémoire sur la charte péquiste des «valeurs québécoises», il écrivait ceci : «Je considère, au nom de la justice, qu'on ne devrait pas exclure de leur poste de travail les personnes portant déjà des signes ostentatoires de convictions religieuses.»

Bien sûr, convenait M. Rocher, cela créerait une iniquité entre les anciens employés et les nouveaux. Une irritante clause de disparité de traitement («clause orphelin») de plus. «Mais cela est beaucoup moins grave que l'exclusion», soutenait-il.

L'ex-chef du Bloc québécois, Michel Gauthier, était du même avis. Le chef péquiste démissionnaire, Jean-François Lisée, défendait aussi cette position.

Le gouvernement de François Legault ne devrait pas hésiter à imiter leur conversion.

En promettant d'interdire les signes religieux, M. Legault n'a fait que réitérer son engagement électoral. Il reprend feu le consensus Bouchard-Taylor en y ajoutant les enseignants. Mais quelque chose a changé depuis quelques années, particulièrement depuis l'attentat à la mosquée de Québec.

Le débat a traîné et une partie des gens en faveur de l'interdiction ont perdu un peu de vigueur dans leurs convictions. Ils paraissent tannés d'être en faveur...

Quelques semaines après la tuerie, le philosophe Charles Taylor a retiré son appui à cette interdiction. La nouvelle mouvance de Québec solidaire y semble moins favorable. Et le Parti québécois, qui appuie les propositions caquistes, a perdu la majorité de ses députés.

De l'autre côté, les militants s'organisent. Des juristes menacent déjà de contester la loi avant même son dépôt.

Pour ramener un peu de sérénité dans le débat - si une telle chose est possible -, la Coalition avenir Québec pourrait tendre la main aux minorités religieuses en réajustant son message. En leur disant : on ne va pas commencer notre travail en poussant ces employés à démissionner.

Cela ne diluerait pas l'essentiel des engagements de M. Legault. Mais il pourrait les soumettre au débat avec une main tendue plutôt qu'avec des menaces.