Le scandale de Facebook et Cambridge Analytica incarne le parfait cauchemar d'une campagne politique moderne qui dérape. Les informations privées des électeurs ont été détournées, pour ensuite provoquer ceux-ci et les désinformer, en espérant que cette énergie noire les pousse dans les bras du candidat Trump.

Il y a plusieurs bonnes raisons de croire que ce désastre ne se reproduira pas au Québec lors de la prochaine campagne électorale. Il y a moins d'influence étrangère - comme l'a souligné le SCRS, les États perturbateurs comme la Russie ne s'intéressent pas à la politique provinciale. Et il y a aussi moins d'influence de l'argent, à cause des stricts plafonds des dons et des dépenses.

Mais cela ne suffit pas tout à fait à nous rassurer. Quelles données les partis politiques québécois possèdent-ils sur les électeurs? Et comment les utiliseront-ils dans les prochains mois?

Même si on ne s'attend pas à ce que les partis dévoilent toute leur stratégie, on aimerait qu'ils nous éclairent un peu.

C'est d'autant plus nécessaire que la loi n'encadre pas très sévèrement leur collecte de données. Contrairement aux entreprises privées ou au secteur public, les partis ne sont pas assujettis aux lois canadiennes sur la protection de renseignements personnels.

Peut-être seront-ils surpris de cette soudaine demande. Il est vrai que l'internet n'a pas révolutionné leur stratégie. Les partis ont toujours essayé d'amasser un maximum d'informations sur l'électorat, puis de cibler leur message en conséquence pour courtiser de petites tranches de la population. Mais les nouveaux outils leur permettent aujourd'hui de le faire mieux que jamais. Presque trop bien...

Il existe deux sources traditionnelles de données : les informations publiques (Statistique Canada, liste électorale, etc.) et les informations privées obtenues avec un consentement (formulaire d'adhésion au parti, infolettres, pointage, appels automatisés, etc.). Ces informations sont ensuite croisées pour obtenir le portrait le plus précis possible. Par exemple, on saura si une circonscription de Laval compte de nouvelles familles réceptives à un crédit d'impôt pour enfants.

Jusqu'ici, rien de neuf, et rien de mal. Mais une nouvelle source de données apparaît : l'empreinte numérique laissée sur des sites comme Facebook. Des entreprises peuvent récupérer les «j'aime» et les commentaires sur les réseaux sociaux, puis les traiter avec des algorithmes, pour en extraire un profil d'électeur. Pour l'instant, aucun parti n'utilise de telles méthodes.

On pourrait même rétorquer que si c'était le cas, il n'y aurait rien d'illégal. Reste que ces renseignements personnels sont recyclés pour une fin autre que celle qui était initialement prévue. Il est bon de le rappeler, pour que les internautes comprennent à quel point leurs traces laissées en ligne sont visibles. Et pour qu'ils vérifient à quoi ils consentent quand ils échangent sur les réseaux sociaux.

Si on en parle, c'est aussi à cause d'un second malaise : les campagnes électorales plus ciblées que jamais.

Il est normal que les partis adaptent leur message aux priorités des électeurs - c'est même l'essence des campagnes électorales ! Mais il y a un effet pervers. Avec notre mode de scrutin, le résultat d'une campagne se décide dans un petit nombre de circonscriptions, auprès d'un petit groupe d'électeurs. Plus le marketing politique devient efficace, plus les campagnes risquent de porter sur des sujets polarisants dans ces zones de combat. On s'éloigne plus que jamais de l'idéal d'un débat sur le bien commun.

Par contre, il ne faut pas être naïf non plus. Les partis ne sont pas les seuls à utiliser ces stratégies. Les syndicats, lobbys patronaux et autres groupes de pression font la même chose, et leurs interventions en campagne électorale sont encore moins scrutées par le Directeur général des élections.

Reste que cela ne diminue pas les responsabilités de nos partis politiques. Alors on leur repose la question : quelles données utilisez-vous, et de quelle façon?

Le DGE s'inquiète

La loi électorale devrait être modernisée, croit le Directeur général des élections du Québec. La semaine dernière, ce chien de garde a proposé de réduire la fréquence de diffusion de la liste électorale et d'y retirer les informations non nécessaires, comme l'âge et le sexe.

La recette Obama

Les choses avancent vite. En 2012, on vantait le président Obama d'avoir innové en rejoignant les jeunes par l'entremise des réseaux sociaux. En 2015, les libéraux de Justin Trudeau reprenaient cette recette avec leur Liberaliste, un logiciel permettant de cibler précisément les internautes. Mais dans les deux cas, ils assurent avoir obtenu le consentement des internautes avant de scruter leur profil Facebook, contrairement à la fraude à l'origine du scandale entourant la campagne Trump.