Avec les pesticides, Québec continue de baisser la barre. Et continue malgré tout de s'y frapper les gencives. Ça ne se passe pas très bien.

En 1992, l'objectif du gouvernement était de baisser leur utilisation de 50 %. En 2011, c'était désormais de ne les baisser que de 25 %. Malgré tout, leur utilisation augmente depuis, car on ne s'est pas attaqué à la source de la contamination : l'industrie qui contamine la science, et incite à en utiliser plus.

Cela pourrait changer un peu avec le nouveau règlement annoncé le mois dernier par Québec. Il marque un pas dans la bonne direction, sans toutefois corriger le coeur du problème.

La ministre de l'Environnement, Isabelle Melançon, y cible cinq pesticides : l'atrazine et le chlorpyrifos ainsi que trois néonicotinoïdes autorisés par Santé Canada malgré leur effet néfaste sur les pollinisateurs. Bonne nouvelle, la définition de ces pesticides est élargie, pour comprendre désormais les semences déjà enrobées de ces molécules toxiques. Ils seront interdits en milieu urbain. Et pour les utiliser en milieu agricole, il faudra obtenir une prescription d'un agronome, et noter leur épandage dans un registre. Les détaillants devront eux aussi en répertorier les ventes.

Cela répond à une critique du vérificateur général, qui déplorait l'année dernière l'absence d'un portrait global sur les pesticides. Mais est-ce que cela suffira pour en réduire l'utilisation ? C'est loin d'être certain.

Le gouvernement Couillard fait le pari que le système transparent de prescriptions forcera les agronomes à ne recommander que le strict nécessaire. Mais il ne s'attaque pas à ce qui rend possibles les abus : les conflits d'intérêts entre les agronomes et l'industrie, et le manque de connaissances sur les autres solutions.

Certains agronomes travaillent dans des clubs-conseils, des groupes indépendants de l'industrie, financés par l'État. Mais la majorité d'entre eux continuent de recevoir de l'argent de ceux qui les fabriquent. Et ils continueront de s'appuyer sur des études financées aussi par l'industrie.

Certes, il y a des bémols à apporter. La dangerosité des pesticides varie selon leur type et la quantité utilisée. Et on ne peut pas présumer que les agronomes sont malhonnêtes ! Leur lien avec un fabricant a même un avantage, soit leur permettre de bien connaître les produits. De plus, le nouveau régime de prescriptions permettra d'identifier ceux qui en recommandent trop. Mais il y a néanmoins un réel malaise. La preuve, c'est que l'Ordre des agronomes lui-même a commandé l'automne dernier une étude sur la rémunération, afin de vérifier si elle incite ses membres à trop promouvoir les pesticides. Ce travail devrait être achevé bientôt, probablement d'ici la fin du mois.

D'ici là, l'Ordre des agronomes s'en remet à son code de déontologie. Or, ce code précise justement qu'un agronome « n'est pas indépendant pour un acte donné s'il y trouve un avantage personnel, direct ou indirect, actuel ou éventuel ». 

Difficile de voir comment cela est compatible avec un revenu lié à la vente de pesticides ! Pour s'en convaincre, remplaçons « agronome » par « médecin ». Accepterait-on qu'un médecin recommande un médicament, puis le vende lui-même ?

À la décharge du gouvernement Couillard, mettre fin à ces conflits d'intérêts exigerait une vaste réorganisation du travail, et une réécriture de la loi. Cela ne pourrait se faire avant la prochaine campagne électorale. Mieux valait donc changer la loi rapidement avec cette solution imparfaite, puis espérer que le prochain gouvernement finisse le travail.

Mais il y a un second conflit d'intérêts, encore plus préoccupant, au sujet duquel on attend encore que Québec bouge : la troublante crise au Centre de recherche sur les grains du Québec. 

Les chercheurs qui critiquent les pesticides y sont contredits par des administrateurs payés par l'industrie. Le président du Centre est même lobbyiste ! Le malaise est tel que la moitié du personnel a démissionné. Or, ce centre continue d'être financé par le ministère de l'Agriculture...

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Nos agriculteurs sont ainsi laissés à eux-mêmes. Ils arrivent à la fin d'une longue chaîne de négligence. S'ils épandent des pesticides dans leurs champs, ce n'est pas pour le plaisir de contaminer l'eau ou de risquer leur santé.

C'est parce que ces entrepreneurs croient, selon l'information dont ils disposent, réduire ainsi le risque. En effet, il est moins coûteux de prévenir que guérir une contamination de leur récolte. Ils préfèrent se tromper en répandant plus que moins de pesticides. En présumant que ces pesticides sont aussi efficaces qu'on le prétend - ce qui vient d'être remis en question par une récente méta-étude. 

L'influence de l'industrie est d'autant plus grande que Québec lui cède du terrain. L'État a réduit ses agronomes, ses inspecteurs et son financement de la recherche.

D'ici la fin de son mandat, le gouvernement Couillard peut bouger sur deux fronts : cesser de financer un centre de recherche décrédibilisé. Et en contrepartie, subventionner des chercheurs indépendants pour documenter à la fois les risques des pesticides et les solutions de rechange. Car si on veut convaincre nos agriculteurs de changer leurs cultures, il faut leur proposer des modèles viables.

Photo archives La Presse canadienne

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« Malgré les intentions du gouvernement, l'utilisation des pesticides augmente car on ne s'est pas attaqué à la source de la contamination : l'industrie qui contamine la science, et incite ainsi à en utiliser plus », déplore Paul Journet.

Ce que dit le Code d'éthique des agronomes

Article 28

L'agronome doit sauvegarder en tout temps son indépendance professionnelle et éviter toute situation où il serait en conflit d'intérêts. Sans restreindre la généralité de ce qui précède, un agronome : 

• 1° est en conflit d'intérêts lorsque les intérêts en présence sont tels qu'il peut être susceptible de préférer certains d'entre eux à ceux de son client ou que son jugement et sa loyauté envers celui-ci peuvent en être défavorablement affectés ;

• 2° n'est pas indépendant pour un acte donné, s'il y trouve un avantage personnel, direct ou indirect, actuel ou éventuel.

Interdits en Europe

• La Commission européenne a décrété en 2013 un moratoire partiel pour trois néonicotinoïdes sur les productions agricoles qui attirent les abeilles. La France les interdira de façon générale à partir de l'automne prochain.

Aussi efficaces qu'on le prétend ?

• En février dernier, l'efficacité des néonicotinoïdes a été remise en question dans une méta-étude publiée dans le Environmental Science and Pollution Research. Dans certains cas, les insectes ne sont pas assez nombreux pour menacer les cultures. Et lorsqu'ils le sont, ils développent une résistance à ces pesticides.