L'attentat à Lahore dimanche dernier rappelle quel est le plus fréquent visage du terrorisme contemporain : des musulmans qui en tuent d'autres.

Une faction des talibans pakistanais a tué plus de 70 personnes - surtout femmes et enfants - dans un parc d'attractions. Même si on visait d'abord la minorité chrétienne, plusieurs musulmans sont morts. Plus tôt en janvier, un attentat à l'Université Bacha Khan a fait plus de 20 morts. Si la tendance se maintient, des centaines d'autres morts s'ajouteront d'ici la fin de l'année.

Selon l'Indice global de terrorisme de 2014 (le dernier disponible), pas moins de 78 % des victimes provenaient des cinq mêmes pays.

Ce sont l'Irak, le Nigeria, l'Afghanistan, le Pakistan et la Syrie. Les principaux coupables : le groupe État islamique, Boko Haram et les talibans.

L'Occident continue quant à lui d'être relativement épargné. Il ne totalise que 3 % des victimes depuis 15 ans. Les attentats de Bruxelles et Paris changeront peu ce sinistre palmarès.

Bien sûr, ces chiffres n'atténuent en rien le drame belge et français. Chaque mort reste une tragédie à part entière. Pourquoi alors les rappeler ? Parce qu'ils permettent de remettre en contexte le terrorisme islamiste.

Il y a un autre nombrilisme qu'on oublie, celui qui enferme le terrorisme dans notre grille d'analyse occidentale. Comme si chaque attentat chez nous ne résultait que des troubles d'intégration, et comme si chaque attentat dans le monde musulman ne résultait que de la politique étrangère des alliés. Ces deux facteurs jouent bien sûr un rôle indéniable, mais il faut aller plus loin. La véritable empathie ne se limite pas à pleurer, elle vise aussi à comprendre.

Le Pakistan démontre que le terrorisme n'est pas qu'une réaction d'opprimés. C'est un cocktail explosif formé de tensions politiques et sociales, mais aussi d'une idéologie haineuse. Et elle revient en force.

L'histoire n'avance pas toujours vers le progrès. L'islamisme a ressurgi à la fin des années 70 au Pakistan avec le coup d'État du général Zia-ul-Haq. Il s'agissait d'une stratégie, pour cimenter les différentes ethnies. Mais c'était aussi un but en soi, comme le raconte Philippe Migaux dans Histoire du terrorisme. Le dictateur a ainsi développé les écoles coraniques qui ont formé les talibans. Le tout avec l'argent des pétromonarchies et le soutien militaire des États-Unis, qui cherchaient à vaincre l'URSS en Afghanistan.

Cela mène à des attentats comme celui au parc d'attractions de Lahore, ou celui contre le gouverneur du Punjab, assassiné en 2011 parce qu'il critiquait la loi sur le blasphème.

Quelles leçons en tirer ? Que notre réponse au terrorisme requiert à la fois prudence et courage.

Prudence d'abord en politique étrangère, pour ne pas remplacer un problème par un autre. C'est l'erreur commise par les États-Unis lors de l'invasion catastrophique de l'Irak, qui a facilité l'essor de l'EI. Ou lors de leur appui aux talibans pour se battre à leur place en Afghanistan.

Prudence ensuite dans les relations avec nos minorités locales. La discrimination ne fait que rendre des jeunes réceptifs à la haine religieuse.

Mais courage intellectuel aussi pour appuyer les musulmans qui dénoncent l'intégrisme. Cela signifie de ne pas crier à l'islamophobie quand un écrivain comme Kamel Daoud, menacé de mort dans son Algérie, critique sa communauté.

Ces laïcs, qui veulent sortir la religion de la politique, sont les premières victimes des intégristes. Et ils en sont aussi les meilleurs remparts.