La question circule depuis jeudi dernier, alors que Justin Trudeau réagissait à l'affaire Wilson-Raybould dans un garage d'autobus à Winnipeg : qui, selon l'expression anglaise, allait finir par être « poussé sous le bus » pour sauver le premier ministre ?

On a maintenant la réponse avec la démission de Gerald Butts. Et peut-être que ce faisant, Jody Wilson-Raybould a ce qu'elle voulait.

Mais chose certaine, c'est un très dur coup pour Justin Trudeau, qui confirme à quel point la gestion de crise de toute cette affaire par son cabinet a été catastrophique jusqu'ici.

En perdant Gerald Butts, le premier ministre ne perd pas juste son bras droit, il perd les deux bras, tant cet homme était important pour lui.

Celui que certains sur la colline du Parlement appelaient « PMB », pour premier ministre Butts, était non seulement un ami et un conseiller de Justin Trudeau, mais aussi l'architecte de sa victoire en 2015 et celui qui prenait les grosses décisions à son bureau.

Pour avoir une petite idée de son influence, il faut relire le rapport du conseiller à l'éthique sur le voyage de Justin Trudeau sur l'île de l'Aga Khan, en 2016.

On y apprenait comment Justin Trudeau aborde sa fonction de premier ministre. Il disait alors se voir comme un représentant du Canada, un dignitaire de haut rang, en quelque sorte, qui laisse les décisions à d'autres.

« Les réunions auxquelles il assiste ne sont pas des réunions d'affaires, pouvait-on lire. Il s'agit de réunions de haut niveau visant à entretenir les relations et à s'assurer que toutes les parties vont dans la même direction. Les détails sont réglés avant ou après. »

Or qui « règle les détails » ? Qui prend les décisions ?

Gerald Butts, devine-t-on, avec la chef de cabinet Katie Telford.

Comme Trudeau l'a dit à ses propres députés lors du premier caucus de son parti après la victoire : quand Butts parle, c'est moi qui parle...

Ah, bien sûr, comme l'a écrit le démissionnaire dans sa lettre hier, « le Cabinet du premier ministre est bien plus grand et plus important qu'un seul membre de son personnel ». Mais le simple fait que cette phrase se soit retrouvée dans cette lettre en dit long, paradoxalement, sur la place que le secrétaire principal occupait au bureau de Justin Trudeau.

On peut évidemment faire le lien avec d'autres conseillers et chefs de cabinet puissants, comme Eddie Goldenberg et Jean Pelletier (pour Jean Chrétien) ou Jim Coutts (pour Pierre Elliott Trudeau).

Mais Gerald Butts avait une place plus particulière encore. D'abord parce qu'il est un ami proche du premier ministre depuis l'université, ensuite parce qu'il occupait l'espace public en déversant régulièrement ses opinions tranchées sur Twitter.

D'où l'importance qu'avait prise Gerald Butts depuis les révélations du Globe and Mail qui avançait que « des membres du bureau de Justin Trudeau » avaient exercé des pressions indues sur l'ancienne procureure générale Wilson-Raybould dans le dossier SNC-Lavalin.

M. Butts nie avoir exercé de telles pressions deux fois plutôt qu'une dans sa lettre de démission. Il contredit ainsi les sources anonymes qui l'incriminent dans cette affaire en faisant de lui le grand responsable de la démission de Mme Wilson-Raybould.

Mais dans un contexte de grande opacité, où le gouvernement libéral se terre dans un mutisme incompréhensible, l'important n'est pas qu'il l'ait fait ou non, c'est plutôt qu'il était tout à fait crédible qu'il l'ait fait.

En ce sens, le cabinet du premier ministre est l'artisan de son propre malheur avec les réponses changeantes de Justin Trudeau et les démentis sans explication de Gerald Butts.

Et tant et aussi longtemps que les deux parties ne s'exprimeront pas librement sur ce qui s'est vraiment passé derrière les portes closes, le supplice de la goutte se poursuivra.