C'est fait.

Le cannabis est légal.

Et malgré tout, les Canadiens ont pu se rendre au travail comme d'habitude ce matin, sans croiser des hordes de «poteux» hagards, sans se faire heurter par des automobilistes gelés zigzaguant en ville.

C'est un peu comme une répétition du «bogue de l'an 2000», en fait : une autre menace apocalyptique qui planait supposément sur le pays... jusqu'à ce qu'elle disparaisse d'elle-même au jour J.

Le Canada se réveille donc ce matin comme il l'a fait la veille, sans grande surprise, même si le pot fait désormais partie des substances autorisées, contrôlées et encadrées, comme l'alcool.

Oui, bien sûr, il y a des choses qui vont changer à partir de maintenant. Mais disons-le, jamais autant que ce qu'en ont dit les détracteurs de Justin Trudeau. Et jamais dans les proportions appréhendées par ceux qui semblaient croire que personne ne touchait au cannabis avant qu'on le permette...

En effet, les consommateurs continueront pour la plupart de se cacher pour fumer, par pudeur, mais aussi en réaction à la crispation réglementaire qu'on observe dans bien des municipalités.

Le marché noir ne disparaîtra pas complètement, mais il aura plus de difficulté à prospérer.

Et surtout, la consommation risque de demeurer sensiblement la même à long terme, si l'on se fie à l'expérience du Colorado, où l'on a même constaté une diminution chez les jeunes, après un léger sursaut dans la foulée de la légalisation de 2014.

Pourquoi avoir légalisé dans ce cas? Pourquoi avoir mobilisé autant de monde et de ressources pour en arriver là? Parce que c'était devenu la chose à faire. Parce que ça fait tout de même 100 ans qu'on teste l'autre option, soit l'approche prohibitionniste, sans aucun succès.

Voyez par vous-même.

Les tribunaux débordent de causes impliquant de petits consommateurs de cette drogue douce, moins dangereuse que le vin et la bière.

Des milliers de Canadiens reçoivent chaque année un casier judiciaire qui les suivra et les pénalisera longtemps pour des infractions non violentes liées au cannabis.

Le crime organisé engrange des milliards de dollars annuellement sur le dos des petits consommateurs, à qui il refile du pot sans contrôle de qualité, bourré de pesticides, toujours plus fort en THC pour s'assurer de «pérenniser» le marché...

Et tout cela, avec quel effet sur la consommation? Aucun.

Non seulement les Canadiens fument en grande quantité (40% des 18-24 ans), mais les jeunes sont les plus grands consommateurs de tous les pays développés! Et ce, malgré la criminalisation de la marijuana.

Clairement, les stratégies répressives visant l'élimination de l'offre et de la demande ont lamentablement échoué, ce sur quoi on a trop longtemps fermé les yeux, comme si en refusant d'en parler, elle cessait d'exister.

Or tout le mérite de l'approche de santé publique est là. Elle nous permettra de mieux encadrer la vente et l'usage de cannabis. Elle imposera enfin un «contrôle de qualité» de ce qui est fumé et des quantités de THC qu'on y retrouve.

Et plus encore, elle mettra fin à notre hypocrisie collective qui nous empêchait jusqu'ici de limiter les risques liés à la consommation et de lancer d'imposantes campagnes d'éducation et de sensibilisation.

Pas pour rien qu'une bonne vingtaine de pays dans le monde ont adopté une certaine forme de décriminalisation du cannabis. Le Canada n'est pas aussi seul qu'on le prétend.

Donc même si d'inévitables problèmes surviendront dans les prochains mois et les prochaines années, il ne faut pas perdre de vue l'objectif de santé publique derrière la légalisation, qui vise à créer un environnement sécuritaire pour la consommation. Il ne faut pas oublier, surtout, l'ensemble des impacts négatifs sur lesquels on fermait les yeux jusqu'ici et qui seront désormais évités.