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Dernière chance pour un compromis

C'est en quelque sorte la dernière chance... pour le compromis de la dernière chance.

Ça fait maintenant 10 ans que le Québec est éclaboussé par les débordements du débat sur la laïcité sans jamais réussir à mettre le couvercle sur la marmite. Dix ans ponctués par des déchirements, des tensions et des psychodrames dont on se serait bien passés.

Or voilà qu'un parti est élu en promettant d'agir une fois pour toutes, là où son prédécesseur s'est obstinément refusé de le faire.

Une bonne nouvelle, donc ? Pas du tout, puisque pour l'instant, la Coalition avenir Québec ne cherche pas à apaiser, mais bien à imposer une vision de la catho-laïcité à géométrie variable, sorte de positionnement fourre-tout dans lequel elle a mis ce qui faisait son affaire en se fiant aux sondages et à l'air du temps.

Les faits parlent d'eux-mêmes. La CAQ ne veut pas vraiment assurer la laïcité de l'État, puisqu'elle refuse obstinément de retirer le crucifix du lieu où sont votées les lois du Québec.

Elle ne cherche pas à rassembler, puisqu'elle ajoute les enseignants aux agents de l'État qui seraient empêchés de porter des signes religieux.

Et elle ne s'appuie pas sur des principes clairs et réfléchis, puisqu'elle est prête à congédier les récalcitrants un jour, et le lendemain, elle n'écarte pas le recours à une « clause grand-père ».

De telles contradictions passent encore pour un parti de l'opposition en manque d'attention. Mais un gouvernement qui promet de « rassembler » doit agir avec plus de hauteur et de prudence. Il doit surtout, fort de son mandat majoritaire, réunir plutôt que de polariser à son tour.

***

Et justement. Jamais, depuis le dépôt du rapport Bouchard-Taylor en mai 2008, une occasion aussi parfaite d'agir ne s'était présentée. Jamais n'avons-nous été aussi proches d'une issue à cette « âcre querelle » qui divise le Québec depuis si longtemps, pour reprendre les mots de Gérard Bouchard.

Il suffirait que la CAQ comprenne qu'elle n'a pas été élue pour s'attaquer aux enseignants comme tel, mais bien pour s'occuper, plus largement, du délicat enjeu de la laïcité.

Et pour ce faire, une solution plutôt simple s'offre à elle : ressusciter le compromis formulé dans le rapport Bouchard-Taylor, soit l'interdiction des signes religieux aux seuls agents de l'État qui détiennent un pouvoir de coercition (policiers, juges, procureurs, gardiens de prison).

La CAQ s'obstine à ajouter les professeurs à la liste, sous prétexte qu'ils sont « en position d'autorité ». Mais c'est une porte ouverte à l'arbitraire, puisque les médecins aussi sont « en position d'autorité », les éducatrices, de même que les gardes-chasses et tant d'autres employés de l'État.

En se limitant aux agents autorisés à utiliser une force légitime contre les citoyens (on exclut donc le président de l'Assemblée nationale), on se concentre plutôt sur une catégorie exceptionnelle d'employés qui incarnent l'État au plus haut point, qui ont un devoir de réserve accru et qui doivent donner une apparence d'impartialité lorsqu'ils appliquent la loi.

Voilà une solution de compromis qui a toujours été rejetée par les gouvernements Charest et Couillard, malgré les mains tendues des différents partis. Voilà une solution que François Legault pourrait certainement ramener sur la table, puisque c'est précisément ce qu'il proposait en 2015 à Philippe Couillard pour dénouer l'impasse.

Mais il doit faire vite, car si la fenêtre semble actuellement ouverte avec le Parti québécois et Québec solidaire, elle ne le restera pas longtemps si l'on se fie aux pressions internes des différentes formations...

***

Est-ce que le compromis Bouchard-Taylor est la meilleure des solutions ? Non, car elle implique tout de même la restriction de libertés fondamentales pour certains individus, ce qui est à éviter. Mais il s'agit, dans le contexte, de la moins pire des solutions.

Moins pire que la proposition de la CAQ, qui inclut les enseignants.

Moins pire que celle du PQ, qui intègre les éducatrices.

Et moins pire que l'attentisme du PLQ, qui a alimenté les inquiétudes identitaires ces dernières années, soyons honnêtes.

Dans un monde idéal, on n'aurait pas à restreindre de libertés fondamentales, mais le maintien d'une certaine paix sociale et la nécessité de mettre ce dossier derrière nous commandent un équilibre entre la protection des minorités et celle de l'identité québécoise. Elle commande, autrement dit, une approche plus interculturelle que multiculturelle ou républicaine.

D'où ce compromis qui ne satisfait pleinement personne, mais qui a le potentiel de faire consensus, autant que faire se peut. D'où ce terrain d'entente entre pluralistes et laïcistes, entre partisans d'une tolérance sans limites et ceux qui craignent pour l'identité de la communauté d'accueil.

Est-ce qu'une telle loi serait rejetée par les tribunaux ? Possible. Mais rappelons que les commissaires avaient consulté des juristes qui soutenaient qu'une telle position se défendrait en justice.

Rappelons que le Québec jouit d'un espace juridictionnel qui lui permet de personnaliser son modèle de laïcité jusqu'à un certain point.

Et si la CAQ osait enfin retirer le crucifix de l'Assemblée nationale en plus de convaincre l'ensemble des partis de se joindre au compromis, incluant les libéraux qui pourraient vouloir se rapprocher de l'électorat francophone, la position du Québec n'en serait que plus forte.

Dans l'absolu, soyons clairs, l'ouverture sans contrainte serait la voix à suivre. Mais le besoin d'apaiser les craintes et tensions commande un compromis... pendant que cela est encore possible.




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