Ne nous contons pas d'histoires. Le Canada que nous fêtons aujourd'hui, ce n'est ni ce pays progressiste vanté par Bono ni ces « grands espaces » qui tapissent les cartes postales.

Le Canada que nous célébrons, c'est plutôt ce pays pragmatique, fondé sur les accommodements et les compromis, qui a tenu pendant 150 ans. Un pays qui, tel un véritable laboratoire national, réunit sur un même territoire des peuples différents, malgré leurs différends.

Il y a là matière à célébrer, surtout dans un contexte où le vivre-ensemble semble si difficile ailleurs. Mais il y a aussi matière à réflexion, à introspection même, car en fêtant l'entente qui a mené à la naissance de la fédération il y a un siècle et demi, on fête une union à laquelle les premiers habitants du territoire n'avaient même pas été conviés !

On connaît la suite. Dépossession, discrimination, déshumanisation, assimilation, le tout dans une politique claire de génocide culturel des peuples autochtones. Le Canada, c'est aussi ça, qu'on le veuille ou non. 

Ce qu'on souligne aujourd'hui, c'est donc à la fois l'union... et la division qui se cache derrière. Une division qu'on ne peut pas ignorer en ce jour de commémoration.

« Le 1er juillet sert à fêter ce qu'on aspire à être, note le constitutionnaliste Jean Leclair, ce qui suppose, avant toute chose, de reconnaître les limites de ce qu'on a été. »

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Qu'on ne se surprenne donc pas que tous n'aient pas le coeur à la fête ce matin. Qu'on ne s'étonne pas que des membres des Premières Nations tournent le dos aux célébrations d'un pays qui les a négligés pendant 150 ans.

Ce fut le cas lors des conférences de Charlottetown et de Québec en 1864, mais c'est aussi clairement le cas aujourd'hui, où on commence à peine à sentir l'intérêt des Canadiens et le sérieux des gouvernements fédéral et provinciaux.

Il suffit de relire le rapport de la Commission royale sur les peuples autochtones pour s'en convaincre : à peu près rien de ce qui a été recommandé par les commissaires Erasmus et Dussault en 1996 n'a été mis en oeuvre, même si leur longue feuille de route devait nous mener à la réconciliation 20 ans plus tard. Aujourd'hui, autrement dit.

Les Canadiens, soyons honnêtes, ne connaissent pas beaucoup plus qu'avant les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Les politiques publiques ne sont pas mieux adaptées à la culture autochtone. Et les conditions de vie déplorables des peuples autochtones ne se sont guère améliorées.

Or comme le soulignait la Commission royale à l'époque, la grande démocratie libérale que nous célébrons aujourd'hui, c'est en partie par la dépossession des autochtones et l'imposition de nos normes culturelles que nous l'avons édifiée.

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Nous ne pouvons pas changer l'histoire des 150 dernières années, bien sûr. Mais nous pouvons en tirer des leçons pour les 150 prochaines.

Le Canada devra s'atteler à regagner la confiance des autochtones en poussant plus loin le processus de guérison et de réconciliation amorcé en 2008 lorsque le pays s'est excusé formellement pour la tentative planifiée d'assimilation qu'il leur a fait subir.

Il devra multiplier les mains tendues, comme le font de plus en plus MM. Coderre, Couillard et Trudeau. Il devra ajuster ses symboles, comme veut le faire Montréal avec son drapeau. Il devra adapter ses lois à la culture autochtone, comme vient de le faire Québec en assouplissant le processus d'adoption. Il devra faire des gestes pour guérir, comme l'a fait Ottawa en mettant sur pied l'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.

« La réconciliation doit devenir un mode de vie, notait la Commission de vérité et réconciliation en 2015. Il faudra de nombreuses années pour réparer les relations et les liens de confiance rompus. La réconciliation nécessite non seulement des excuses, des réparations, un réapprentissage de l'histoire nationale du Canada et une cérémonie commémorative publique, mais également de véritables changements sociaux, politiques et économiques. »

Il faut donc maintenant passer des excuses à l'action en renouvelant la relation entre autochtone et non autochtone. Il faut intégrer à la construction nationale ces négligés de l'histoire canadienne. Bref, il faut revenir à l'origine même de cette union entre nations qu'est ce grand pays aujourd'hui célébré.