Il est tout de même incroyable que les élus aient été pris de court par une fissure d'un millimètre sur le pont Champlain. S'il y a une chose imprévisible que l'on peut prévoir, c'est bien la fermeture d'une voie sur cette infrastructure délabrée!

On peut d'ailleurs faire une prédiction: il y en aura d'autres, plus tôt que tard. Et la prochaine fermeture pourrait bien toucher plus d'une voie...

Et pourtant, les autorités ne sont pas prêtes, comme l'a démontré le ministre Sylvain Gaudreault, la semaine dernière. Plutôt que de mettre de l'avant un plan d'urgence bien établi, il a joué aux apprentis sorciers, additionnant les propositions de tout un chacun, misant un peu plus sur celle-ci, moins sur celle-là, croisant les doigts pour que le chaos appréhendé ne se matérialise pas.

C'est ce qui explique qu'on ait spontanément décidé de maintenir la voie réservée aux autobus du matin, puis qu'on ait finalement choisi quelques jours plus tard de la suspendre, ne sachant trop si elle constitue une solution à l'urgence du moment... ou un problème aggravant. Or, elle peut être l'un ou l'autre, dépendamment du sérieux de la planification des décideurs. 

La voie réservée peut être un formidable outil de mitigation de la circulation dans le cadre d'une approche large, qui présente aux navetteurs un cocktail d'options diverses. Mais elle peut aussi créer des kilomètres de trafic si elle ne s'accompagne pas d'une offre élargie en transport en commun et de mesures costaudes d'atténuation de la congestion.

Sans plan réfléchi, il serait donc hasardeux de remplacer une des voies routières restantes par une voie réservée, d'autant que les usagers du pont semblent peu importunés par les travaux pour l'instant. Probablement parce que certains banlieusards ont revu leurs habitudes, les automobilistes n'attendent pas tellement plus qu'à l'accoutumée, tandis que les autobus n'enregistrent des retards que de 5 à 7 minutes, selon le ministre Gaudreault.

Dans un tel contexte, il serait donc déraisonnable de maintenir la voie réservée simplement pour aider «la cause», comme le demandent certains groupes qui prétendent que «le transport collectif est en berne». Soyons clairs, le problème n'est pas, en soi, le retrait de la voie réservée, c'est l'absence de planification qui oblige le retrait de la voie réservée. 

Si le comité de direction de Mobilité Montréal n'avait pas attendu une crise pour se réunir une première fois en 17 mois, s'il avait pris la peine de se préparer à l'éventualité d'une fermeture de voie, il aurait prévu des mesures musclées qui vont au-delà de l'ajout de quelques wagons de train et de métro, comme l'ouverture de l'estacade, l'interdiction des camions le matin, l'utilisation de stationnements incitatifs d'urgence... et le maintien de la voie réservée.

Il reste au moins huit ans avant l'ouverture du nouveau pont Champlain, huit ans pendant lesquels les autorités n'auront d'autres choix que de parer à d'autres «imprévus». Le mieux serait de s'y préparer.