Il est tout de même incroyable qu'on ait financé une étude qui se contente d'admettre l'évidence: un péage implanté uniquement sur Champlain aurait un effet désastreux sur les autres ponts...

Pas besoin d'une armée d'experts pour le prévoir. Pas besoin non plus d'économistes pour nous dire qu'un tel scénario serait inéquitable. On peut certes tarifer un nouveau tronçon routier, mais on crée un réseau à deux vitesses le jour où l'on impose un prix pour une de ses portions existantes sous prétexte qu'elle a besoin d'être retapée (après Champlain, ce sera quoi?).

La fermeté du ministre Lebel, qui entend imposer un péage sur «son» pont, quoi qu'il advienne des autres, confirme l'incompréhension des conservateurs pour les grandes villes et, plus spécifiquement, pour la mobilité urbaine qui doit se gérer tel un écosystème.

Le péage n'est pas une banale taxe à la consommation. Il s'agit d'un outil fiscal visant à modifier les comportements, d'une mesure servant à limiter l'étalement urbain, d'un système de régulation de la circulation.

Normal que les automobilistes cherchent à l'éviter, comme les consommateurs éviteraient une boutique frappée d'une taxe spéciale. Imposer un péage sur une voie contournable revient ainsi à créer un raccourci pour navetteurs en moyens... que les autres se contenteront simplement de contourner, même si cela allonge leur déplacement.

Certes, l'étude menée par la firme Steer Davies Gleave prend en compte l'implantation éventuelle d'un train rapide sur le pont (ce qui est ironique puisqu'Ottawa ne l'a pas inclus dans son projet). Mais à eux seuls, les transports en commun ont un attrait limité: on surestime toujours leurs inconvénients, alors qu'on sous-estime ceux de la voiture.

Pas étonnant que l'analyse conclut qu'à peine 1500 personnes se tourneraient vers les transports collectifs. Pourquoi sortir de l'autoroute, stationner son auto, marcher jusqu'à la gare, attendre le train et traverser le pont debout quand on peut simplement rallonger son trajet et se mettre en ligne dans le confort de sa voiture, aussi longue soit cette attente?

Le péage est donc une très mauvaise idée... s'il ne fait pas partie d'un réseau de péages avec les transports en commun comme seules échappatoires. Non pas pour pénaliser les automobilistes, mais plutôt pour rendre le financement des routes et des transports en commun plus équitable.

Plutôt que de tenter d'empêcher Ottawa d'imposer un péage, Québec aurait donc avantage à en implanter un lui-même, à la grandeur du réseau routier supérieur de la région. Ce qui lui permettrait à la fois de tirer les recettes nécessaires pour les routes, les transports en commun et la construction du nouveau pont Champlain.

L'intention du gouvernement Marois de doubler le nombre de voies réservées en deux ans, annoncée dimanche, est d'ailleurs un pas en avant dans le déploiement d'un réseau capable d'offrir aux navetteurs une solution alternative aux péages.

Plutôt que de se désoler de l'entêtement d'Ottawa, profitons-en pour accélérer la nécessaire révision du cadre financier des transports routier et collectif.