Le poids démographique d'une génération détermine habituellement son poids politique: plus un groupe d'âge est populeux, plus il est capable de se faire entendre, d'imposer ses vues, d'influencer le cours des événements.

Or curieusement, au moment précis où les plus de 55 ans prennent le pas sur les moins de 24 ans, ce sont ces derniers qui jouissent d'un rapport de force croissant...

On aurait tort de ne voir là qu'un banal accident de parcours alimenté par la crise étudiante. Il s'agit plutôt de la montée en puissance d'une génération élevée à coup d'échanges et de pourparlers, d'une génération qui a appris à dialoguer constamment avec ses aînés, bref, d'une génération rompue à la négociation dès son plus jeune âge.

Ceux que l'on qualifie souvent d'enfants-rois sont plutôt des «négociateurs nés», faisait remarquer la sociologue de l'INRS Madeleine Gauthier dans Le Devoir, samedi. Avec raison.

Les enfants des baby-boomers, tout comme les membres de la génération Z, n'ont pas connu les claques derrière la tête, les règles sur les doigts, encore moins la «strappe» sur les fesses. Leurs parents ont pris soin de motiver leurs décisions, de les justifier, non pas de les imposer. Ils ont appris à leurs enfants à s'expliquer, à verbaliser, à discuter «à hauteur d'adulte».

Pas surprenant qu'ils soient devenus de fins négociateurs en vieillissant, qu'ils refusent les «non» catégoriques imposés d'en haut, qu'ils défient aussi facilement l'autorité, les injonctions, la matraque... et la loi 78.

On peut certes être troublé par l'insouciance des jeunes. On peut être en désaccord avec leurs demandes qui s'apparentent bien souvent à des exigences. Il n'en reste pas moins qu'ils ont su les détailler, les exposer et les communiquer avec brio. Ils ont su jouer leurs cartes habilement. On peut même dire qu'ils ont, jusqu'ici, remporté la joute «médiapolitique» qui les oppose au gouvernement grâce à leur talent de négociateurs, à leur créativité et à leurs connaissances des réseaux sociaux.

Non seulement ont-ils su imposer plusieurs concessions au gouvernement sans jamais en faire eux-mêmes, ils ont réussi à pousser le gouvernement dans les câbles, à asseoir le premier ministre à la table de négociation, à étirer la crise à n'en plus finir, et ce, malgré des sondages leur étant plutôt défavorables.

La principale erreur de Québec, manifestement, a été de sous-estimer cette génération, de ne voir dans leur protestation qu'un rituel périodique d'étudiants en sciences humaines, alors qu'il s'agit plutôt d'un mouvement aux origines bien plus profondes.

Derrière la question des droits de scolarité, en effet, se cache un enjeu socio-économique beaucoup plus vaste dont on retrouve écho dans les courants altermondialistes, indignados et Occupy. Et derrière l'individualisme des jeunes se cache une solidarité qui donne à leur protestation une ampleur redoutable.

La crise se dénouera probablement par la négociation. Mais le mouvement qu'elle sous-tend est là pour rester.