Meng Wanzhou, cette haute dirigeante de la multinationale chinoise Huawei incarcérée à Vancouver, réussira-t-elle à convaincre le tribunal de la libérer sous caution ? On en saura davantage aujourd'hui, mais ce n'est que le premier épisode. En l'arrêtant à la demande des États-Unis, le Canada se retrouve impliqué dans un conflit américano-chinois qui risque d'avoir des impacts majeurs sur le développement de ses relations commerciales et de ses réseaux de télécommunication.

Rappelons que cette affaire aux allures de roman d'espionnage a commencé le 1er décembre, lorsque le Canada a intercepté Mme Meng à l'aéroport de Vancouver. Or, celle-ci n'est pas seulement la chef de la direction financière de Huawei, mais aussi la fille du fondateur. Et cette entreprise qui, en quelques décennies, est devenue l'un des plus gros fabricants de cellulaires et de matériel de télécom au monde est une fierté nationale en Chine. Le premier ministre Justin Trudeau a eu beau évoquer l'indépendance judiciaire, et dire que son gouvernement n'était pas intervenu dans le processus, le gouvernement chinois réclame une libération immédiate. Le vice-ministre des Affaires étrangères chinois a même menacé le Canada de « graves conséquences » samedi, rapportent les agences de presse. Ce n'est qu'un début.

En vertu des ententes existantes, le Canada n'avait pas le choix de répondre à la demande de Washington. Les allégations exposées vendredi dernier dans le cadre de la demande de libération sous caution sont graves. La justice américaine reproche à Mme Meng d'avoir menti au sujet des liens entre Huawei et Skycom, une entreprise de Hong Kong soupçonnée d'avoir contrevenu aux sanctions économiques contre l'Iran. Tout cela reste à démontrer, mais la pression sur Huawei vient d'augmenter de plusieurs crans. Le Canada ne pourra pas rester éternellement neutre.

Les craintes américaines à l'endroit de Huawei ne sont pas nouvelles. Le gouvernement américain redoute à la fois sa puissance commerciale et l'utilisation de son matériel à des fins de cyberespionnage. 

Il fait campagne auprès de ses alliés, et de leurs sociétés de télécom, pour les convaincre de ne pas acheter les équipements de leurs futurs réseaux 5G chez Huawei, a révélé le Wall Street Journal. Et sur ce front, Ottawa est de plus en plus isolé.

Le Canada est désormais le seul pays de la communauté de défense « Five Eyes » (dont font aussi partie les États-Unis, l'Australie, la Nouvelle-Zélande et le Royaume-Uni) où on ne s'est pas ouvertement dissocié du géant chinois. Après l'Australie et la Nouvelle-Zélande, c'est BT, le plus gros fournisseur de services britannique, qui a tourné le dos à Huawei la semaine dernière.

Il y a bien le ministre de la Sécurité publique, Ralph Goodale, qui a annoncé une analyse de la sécurité des équipements de télécom provenant de fabricants étrangers. Sauf que l'empreinte canadienne de Huawei est beaucoup plus vaste. L'entreprise, qui a un centre de recherche en Ontario, a engagé des dizaines de millions de dollars dans les universités du pays pour l'aider à développer la technologie 5G.

La perspective de renoncer à ces investissements, et d'interdire aux entreprises canadiennes de s'équiper chez Huawei, n'a rien de réjouissant pour Ottawa. Mais la perspective d'être le dindon de la farce non plus.

La plus grande menace pour la prospérité et les intérêts nationaux du pays n'est pas le terrorisme, mais l'ingérence étrangère et l'espionnage, a déclaré le directeur du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) la semaine dernière. 

Et parmi les domaines sur lesquels se concentre l'espionnage d'État, il y a la technologie 5G, a précisé David Vigneault. Difficile de faire comme si de rien n'était ! Tôt ou tard, le gouvernement Trudeau devra se positionner sur la désirabilité de Huawei dans les réseaux de prochaine génération.

Si cet enjeu-là est clair, l'impact de cette arrestation sur les relations avec la Chine l'est beaucoup moins. C'est d'autant plus préoccupant que la situation risque de s'éterniser. Le Chinois Su Bin, arrêté lui aussi à la demande des Américains en 2014, avait passé plus de 18 mois ici - et il y serait resté beaucoup plus longtemps s'il n'avait pas lui-même accepté d'être transféré aux États-Unis.

Après le fameux article 32.10 de l'Accord Canada-États-Unis-Mexique (ACEUM), qui bloque toute velléité de libre-échange avec la Chine, le gouvernement Trudeau se retrouve encore une fois pris dans les feux croisés de la guerre commerciale américano-chinoise. Pour un pays comme le Canada, dont la prospérité dépend des exportations, avoir ainsi à choisir entre la plus grande puissance économique au monde et celle qui, à terme, finira inévitablement par la détrôner est une position hautement inconfortable.