L'entrée en vigueur provisoire de l'accord de libre-échange entre le Canada et l'Union européenne ouvre la porte à des quantités impressionnantes de fromage. D'ici cinq ans, 17 700 tonnes supplémentaires entreront sans droit de douane, soit près du double de ce qui était permis jusqu'ici.

Ce déferlement suscite de vives inquiétudes dans l'industrie locale, car les programmes gouvernementaux mis en place jusqu'ici ne couvrent pas tous ceux qui risquent d'être balayés par ces nouveaux arrivages.

Les dégâts anticipés

Les Producteurs de lait du Québec, l'organisation qui représente les fermes laitières de la province, ne parlent pas d'inquiétude, mais de certitude. De leur point de vue, ces 17 700 tonnes qui, à terme, entreront au pays chaque année vont prendre la place de produits locaux. Ce sont de 110 à 150 millions de dollars de lait que les fromageries canadiennes n'achèteront pas aux éleveurs d'ici, évaluent-ils. Et si la belle croissance qu'on a vue au cours des dernières années se poursuit et que la tarte, ou plutôt la meule de fromage, s'agrandit? Ça ne change rien à la perte, car si le marché était resté fermé, cette demande accrue aurait profité aux producteurs d'ici, fait valoir l'organisation.

La préparation officielle

Les mesures de protection mises en place par Ottawa sont-elles suffisantes et appropriées? C'est toujours difficile à prévoir avant la tempête, mais les producteurs laitiers et les fromagers artisans ont raison sur un point : les entreprises qui risquent d'être touchées par cette concurrence accrue n'auront pas nécessairement accès aux mesures d'aide annoncées jusqu'ici.

La popularité du Programme d'investissement pour fermes laitières, dont l'enveloppe des premières années a été fermée en moins d'un mois, témoigne de son intérêt, mais ces fonds alloués selon le principe du «premier arrivé, premier servi» iront aux entreprises en fonction de leur capacité à s'en prévaloir, et non des pertes subies. Et les fermes laitières de brebis et chèvres ne sont pas admissibles.

Ce ne sont pas non plus toutes les fromageries qui se qualifient pour le Fonds d'investissement dans la transformation des produits laitiers, un programme qui privilégie notamment les ingrédients laitiers.

Les mesures d'atténuation

La décision fédérale de réserver la moitié des nouveaux contingents (quotas) d'importation à des fabricants canadiens offre des possibilités de revenus intéressantes à ceux qui en obtiendront, mais les critères et la paperasse à remplir dans de courts délais ont dissuadé beaucoup de petites fromageries d'en demander jusqu'ici.

Par ailleurs, l'industrie québécoise n'est pas restée les bras croisés devant cette tempête qui se profile à l'horizon depuis l'annonce de l'accord, en octobre 2013. Des entreprises de toutes tailles ont modernisé et agrandi leurs installations, investi dans la promotion des produits et le développement du marché, y compris dans le reste du Canada. Mais il y a des limites à la possibilité de sécuriser ses acquis.

Les gains attendus

Outre les grands producteurs européens, l'ouverture du marché canadien profitera aux détaillants et aux distributeurs qui obtiendront les nouveaux quotas d'importation.

Pour les consommateurs, par contre, c'est moins clair. À terme, ils pourraient avoir accès à des fromages moins chers, puisque l'industrie européenne est subventionnée, et à une plus grande diversité. Ils devront cependant magasiner, car les prix et le choix dépendront du bon vouloir des distributeurs et des détaillants. Et dans les grandes chaînes, ils devront peut-être faire pression sur leur épicier pour qu'il tienne les fromages québécois qu'ils recherchent...

Le piège à éviter

La concession que le Canada a faite, c'est d'ouvrir son marché, pas de nuire à son industrie locale. Et ce serait une grave erreur de la sacrifier, car l'essor des fromages québécois est un succès majeur de l'agro-alimentaire canadien.

Le gouvernement Trudeau a poussé très fort pour conclure cet accord parce qu'il le considère très lucratif pour une foule de secteurs. Il n'a donc aucune excuse pour ne pas soutenir adéquatement l'industrie fromagère locale, dont le marché a servi de monnaie d'échange.

L'ouverture étant progressive, il faudra un certain temps avant de pouvoir en mesurer les impacts. D'ici là, Ottawa devrait être sur un pied d'alerte et se tenir prêt à intervenir rapidement pour que le secteur fromager ne souffre pas de cette transition forcée. On n'a malheureusement rien entendu de tel jusqu'ici.