Qu'elle se retire de la Bourse ou qu'elle soit vendue, l'entreprise qui s'est fait connaître sous le nom de RIM ne survivra pas dans sa forme actuelle. Reste à voir quelle présence elle pourra conserver ici.

Ariane Krol

akrol@lapresse.ca

Un grave accident au ralenti. C'est la scène à laquelle les actionnaires et tous ceux qui s'intéressent au sort de BlackBerry ont l'impression d'assister depuis plus de deux ans. Même trajectoire erratique marquée par une succession d'erreurs, même sentiment d'impuissance. Après des années de déni, l'entreprise a finalement donné un grand coup de klaxon lundi, annonçant la création d'un comité spécial pour étudier d'éventuelles transactions. 

Il ne s'agit plus de savoir si la catastrophe peut être évitée, mais ce qui pourra en être réchappé. Et les téléphones BlackBerry risquent fort de ne pas être du lot. Il suffit de regarder les chiffres pour voir à quel point fabricant canadien a raté le coche. Moins de 3% des téléphones intelligents livrés dans le monde au dernier trimestre (1er avril au 30 juin) roulaient sur système d'exploitation BlackBerry, indique la firme IDC. Comble de l'humiliation, l'entreprise de Waterloo a dû concéder le troisième rang à Windows Phone. Même si les nouveaux BB10 n'étaient pas encore pleinement déployés sur tous les marchés, il est clair que cette plateforme de la dernière chance ne donne pas les résultats espérés. Ses multiples retards n'ont pas aidé, mais il y a plus. 

Le marché des téléphones intelligents que BlackBerry a contribué à créer prend désormais une tout autre tournure. La force du système d'exploitation Android, qui alimente près de 80% des appareils livrés au dernier trimestre, ne vient pas seulement du nombre de fabricants qui l'utilisent. Elle tient aussi à la nature de la clientèle. Qui achète des téléphones intelligents? Surtout des gens qui n'en ont pas, car le rythme de remplacement des appareils ralentit. Or, dans les pays émergents tout comme en Europe et en Amérique du Nord, ce sont, pour beaucoup, des consommateurs qui ont moins de moyens. Même Apple, dont la force d'attraction est autrement plus grande que celle de BlackBerry, s'en ressent.

Pendant que les livraisons mondiales de téléphones intelligents augmentaient de plus de 50% au deuxième trimestre, celles de BlackBerry reculaient de presque 12%. Le fabricant n'arrêtera pas de vendre ses appareils demain matin, mais sa marque n'est plus un actif qui pèse très lourd dans la balance. D'autant que l'autre marché en forte croissance dans les équipements mobiles, la tablette numérique, lui a complètement échappé. 

La valeur de la société réside plutôt dans ses brevets, ses liquidités, sa technologie, ses millions d'abonnés et ses immeubles. 

Étant donné le droit de regard d'Ottawa, il est loin d'être certain qu'un concurrent ou une entreprise comme Amazon puisse mettre la main sur BlackBerry. Une prise de contrôle par des fonds de capitaux est plus plausible à court terme. Ce ne serait toutefois qu'une première étape. Fermer le capital de la société permettrait de développer de nouveaux usages pour sa technologie à l'abri de l'impatience des marchés, mais il faut être conscient que la BlackBerry qui émergera d'une telle restructuration risque d'être méconnaissable.