Rarement lettre de démission aura autant eu l'air d'un doigt d'honneur. «Et maintenant, je vais quitter l'entreprise et remettre l'argent de ma prime de maintien en poste à ceux qui souffrent du marasme économique», a claironné l'un des vice-présidents exécutifs d'AIG dans une lettre au New York Times cette semaine. Mais Jake DeSantis ne s'est pas attiré beaucoup de sympathie. Le financier qui reçoit une prime ces jours-ci ne peut être certain que d'une chose: il va payer pour tous les autres.

Ariane Krol LA PRESSE

Jake DeSantis dirigeait la division des produits de base. Il n'a jamais touché aux dérivés de crédit qui ont entraîné la chute d'AIG, affirme-t-il. Au contraire, il a activement contribué au sauvetage de l'assureur afin que le gouvernement américain puisse récupérer sa mise. L'automne dernier, il a accepté un salaire symbolique d'un dollar, alors qu'il aurait pu aller travailler ailleurs, contre la promesse d'une somme forfaitaire au printemps. C'était avant que n'éclate le scandale des primes d'AIG, dont certaines ont été versées pour retenir des cadres qui étaient déjà partis. Cédant à la pression, le grand patron de la firme a demandé à tous les cadres de rendre leurs primes, peu importe les raisons pour lesquelles elles avaient été octroyées. Considérant qu'on avait trahi sa confiance, DeSantis a refusé de rembourser la somme, préférant la donner à des organismes d'aide aux chômeurs.

 

Il serait un peu exagéré de qualifier ce vice-président de victime. Comme tous les financiers, il s'est grassement enrichi durant la bulle spéculative. Disons plutôt qu'il fait partie des dommages collatéraux. Car les primes sont devenues de véritables paratonnerres. Le dirigeant qui en encaisse une est assuré de s'attirer les foudres du public.

Le banquier écossais Fred Goodwin y a goûté cette semaine lorsque des vitres de sa résidence et de sa Mercedes ont volé en éclats. Le saccage a été revendiqué par un groupe anonyme dénonçant «les riches qui, comme lui, s'octroient des fortunes et vivent dans le luxe alors que les gens ordinaires sont mis en chômage». Le vandalisme est inacceptable, quel qu'en soit le motif. Mais Fred the Shred (surnommé ainsi en raison des coupes sombres qu'il avait imposées à la Royal Bank of Scotland) a bien mérité l'animosité dont il est aujourd'hui l'objet. Sans l'argent des contribuables, la RBS aurait coulé par le fond. Pourtant, l'ex-banquier continue à s'accrocher à la plantureuse rente qu'il s'était négociée juste avant de quitter le navire.

«Certains diront que les membres de ma profession ont été surpayés, et je ne les contredirai pas», a admis le vice-président d'AIG. D'autres représentants de son secteur en conviennent aussi. Où étaient ces âmes nobles lorsque les enveloppes de rémunération ont commencé à exploser? Il ne s'en est pas trouvé beaucoup pour dénoncer la situation dans le New York Times.

Visiblement plus soucieux de leur image, les gouvernements commencent à serrer la vis aux sociétés qu'ils ont rescapées. Mais il ne faut pas s'attendre à une révolution des moeurs. Aux États-Unis, les primes se sont multipliées en réponse aux limites fiscales imposées aux salaires. Si elles deviennent indésirables, l'industrie les remplacera par autre chose.

 

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