Des PDG qui renoncent à leur rémunération pour donner l'exemple, d'autres qui le font après qu'on leur a tordu le bras... Au-delà de l'image ou de la morale, ces gestes spectaculaires nous parlent d'une réalité bien concrète. S'ils veulent que leur entreprise traverse la crise, les dirigeants devront savoir rassembler et mobiliser. Et ce n'est pas en se montrant insensibles aux difficultés vécues par le reste de la population qu'ils y parviendront.

Les patrons des trois grands constructeurs automobiles américains ont appris la leçon à la dure. Après s'être couverts de ridicule en prenant leur jet privé pour venir quêter à Washington, ils ont courbé l'échine et promis de travailler pour un salaire annuel d'un dollar si l'État accepte de renflouer leurs entreprises. Trop tard. S'ils avaient eux-mêmes proposé cette concession (et pris leurs voitures!) lors de leur première expédition dans la capitale américaine, ils se seraient attiré un peu de sympathie. Posé à retardement et sous pression, leur geste a plutôt eu des allures de capitulation. Ils n'en retirent aucun mérite. Aujourd'hui, l'opinion nord-américaine les juge presque aussi sévèrement que les banquiers. Ils auront bien du mal à convaincre les élus cette semaine.

 

Tout un contraste avec les décisions annoncées récemment dans deux grandes entreprises québécoises, Transat AT et GLV. Les cinq plus hauts dirigeants de Transat ont encaissé une baisse de rémunération (salaire et primes) de 29% pour l'exercice 2008. Quant au chef de la direction de GLV, Laurent Verreault, il a décidé de ne prendre qu'un dollar de salaire pour l'exercice 2010.

Évidemment, l'effet sur les résultats de fin d'année est limité. La différence, on l'aura compris, est ailleurs. C'est la différence entre un financier de Wall Street qui n'a pas encore compris le sens du mot indécence, et un patron qui vit sur la même planète que ses employés, ses clients et ses actionnaires.

Les années à venir ne seront pas faciles pour grand-monde. Plusieurs entreprises devront faire des choix pénibles: renoncer à des projets, geler les embauches, sabrer dans les dépenses, faire des mises à pied. En même temps, il sera plus important que jamais d'avoir des employés motivés, qui fournissent le maximum de qualité et d'efficacité. C'est aussi vrai dans une banque que dans une usine ou à bord d'un avion.

Les dirigeants qui comptent sur la menace du chômage pour inspirer une telle loyauté vont être déçus. La peur incite à adopter un profil bas, pas à faire preuve de jugement ou d'initiative. Mobiliser les troupes demeure, plus que jamais, la responsabilité du patron. Ceux qui alimentent le cynisme en exigeant une rémunération démesurée vont avoir bien de la difficulté à le faire.

Le monde a changé, du moins pour un temps. Les petits épargnants ont perdu des fortunes en Bourse, les consommateurs se serrent la ceinture et plusieurs travailleurs ont dû faire des concessions pour garder leur emploi. L'arrogance triomphante est de moins en moins bien tolérée. On ne s'attend pas à ce que tous les chefs d'entreprises renoncent à leur paye, loin de là. Mais ils devront, plus que jamais, être prêts à la justifier.

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