« Ne touchez pas à mon vagin », s'est exclamée Whoopi Goldberg la semaine dernière. La comédienne et animatrice venait d'apprendre que Donald Trump allait bientôt nommer un deuxième juge à la Cour suprême.

Elle n'est pas la seule à penser que la décision du président républicain, attendue d'ici lundi, pourrait mettre en péril le droit à l'avortement en sol américain. L'avocat et analyste Jeffrey Toobin a pour sa part carrément soutenu que l'avortement sera bientôt illégal dans 20 des 50 États américains.

Il est trop tôt pour faire des prédictions si catastrophiques.

Mais il n'est certainement pas trop tôt pour s'inquiéter du sort du droit à l'avortement, désormais menacé par un président aussi rétrograde que belliqueux. Il est même, d'une certaine façon, trop tard.

Il fallait y penser avant l'élection présidentielle, a-t-on envie de dire aux Américains affolés. Donald Trump et son vice-président, Mike Pence, n'ont jamais caché leur jeu sur cet enjeu controversé : ils rêvent tous deux de faire reculer leur pays de plusieurs décennies.

Avant d'être élu, Donald Trump a dit croire qu'il fallait interdire l'avortement. Il a même affirmé qu'« une certaine forme de punition » devait être envisagée pour les femmes qui y ont recours, avant d'atténuer ses propos à la suite d'une levée de boucliers.

Mike Pence a pour sa part promis que si Donald Trump était élu, l'arrêt Roe contre Wade allait être réduit « en cendres ». C'est cette décision du plus haut tribunal du pays qui a légalisé l'avortement, en 1973, dans l'ensemble des États.

« Alors que nous choisissons un président pour les quatre prochaines années, ce prochain président prendra des décisions qui auront un impact sur la Cour suprême pour les 40 prochaines [années] », avait-il affirmé. Il n'avait, hélas, pas tort.

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Trump a déjà eu la chance de nommer, l'an dernier, un des neuf juges du plus haut tribunal du pays. Il a choisi le très conservateur Neil Gorsuch. Mais l'équilibre de la Cour suprême n'a pas changé, car ce juge remplaçait Antonin Scalia, dont les idées étaient aussi campées très à droite.

Or, la semaine dernière, c'est un juge conservateur plus modéré qui a annoncé son départ. Anthony Kennedy, âgé de 81 ans, s'était jadis rangé du côté des quatre juges les plus progressistes du tribunal sur certains enjeux sociaux, dont l'avortement et les droits des homosexuels.

Si Trump le remplace par un juge qui partage les idées de Neil Gorsuch et des trois autres juges très conservateurs du tribunal (Clarence Thomas, Samuel Alito et John Roberts), l'équilibre sera alors modifié. Et les décisions rendues au cours des prochaines années risquent fort d'accentuer le virage à droite pris par la Cour suprême depuis le départ de la juge Sandra Day O'Connor en 2006.

De là à dire qu'on retirera sous peu le droit à l'avortement aux femmes de nombreux États américains, il y a un pas qu'il serait périlleux de franchir. On ne connaît pas encore le candidat de Donald Trump.

Par ailleurs, on ne sait pas si son choix sera approuvé par le Sénat, étape obligatoire et parfois mouvementée. Et on ne sait pas non plus si les quatre juges les plus conservateurs du tribunal seraient enclins à « mettre en pièces » l'arrêt Roe contre Wade comme le craignent certains de ses défenseurs.

Mais sans aller aussi loin, on peut néanmoins prédire que si le juge nommé par Trump est farouchement opposé à l'avortement, les prochaines décisions de la Cour suprême à ce sujet pourraient restreindre l'accès à cette procédure.

Un exemple frappant : à l'été 2016, la Cour suprême a invalidé une loi texane qui avait forcé la majorité des cliniques d'avortement de cet État à fermer leurs portes. Le juge Kennedy faisait partie des cinq juges qui ont sommé le Texas de rectifier le tir. Or, si l'équilibre du plus haut tribunal du pays n'est plus le même à l'avenir, un tel verdict est loin d'être garanti.

Et si Donald Trump avait en outre l'occasion de remplacer un des quatre juges progressistes de la Cour suprême au cours des prochaines années, l'impact de sa présidence sur les États-Unis pourrait être encore plus fondamental.

Ce n'est pas impossible. Deux de ces juges, Ruth Bader Ginsberg et Stephen Breyer, sont respectivement âgés de 85 et 79 ans. Ils ont été nommés par Bill Clinton au début des années 90.

Ce président démocrate avait vu juste au sujet des juges du plus haut tribunal du pays et de leur importance. Ils « tranchent les questions les plus significatives de notre époque et tracent les contours de notre liberté », avait-il dit.

En choisissant le prochain juge de la Cour suprême, Donald Trump tracera donc lui aussi les contours de la liberté des Américains... en la restreignant.