«Si le président [Donald Trump] veut venir me dire en face que c'était une terrible tragédie, que ça n'aurait pas dû se produire et qu'on ne peut rien y faire, il me fera plaisir de lui demander combien il a reçu d'argent de la National Rifle Association!»

Pendant une dizaine de minutes, samedi, Emma Gonzalez a dénoncé l'hypocrisie et la passivité des politiciens américains sur la question des armes à feu. Son discours, d'une sincérité désarmante, est rapidement devenu viral. Tout comme les réactions de plusieurs autres élèves de l'école où 17 personnes ont été tuées la semaine dernière.

Ils en ont assez d'entendre les politiciens et les autres ténors du Parti républicain (et de la toute puissante National Rifle Association) dire que ces tueries n'ont rien à voir avec les armes à feu. Et ils réclament du changement. On les comprend...

«Je me suis cachée dans une armoire pendant deux heures. Vous n'étiez pas là. Vous ne savez pas comment on se sent. [...] C'EST une question d'armes à feu», a écrit sur Twitter une autre survivante indignée, Carly Novell. Le tweet a été relayé et aimé par plusieurs centaines de milliers de personnes.

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Une journaliste du New Yorker a bien résumé le phénomène auquel on est en train d'assister. Une manifestation du «mépris des adolescents américains pour l'hypocrisie», a-t-elle écrit. C'est vrai. C'est d'ailleurs une manifestation aussi saisissante que rafraîchissante. Et, dans une certaine mesure, encourageante.

Contrairement à ce qu'on pourrait penser, ces élèves ne sont pas déconnectés. Ils sont plutôt en phase avec la réalité américaine. Et ils ne prêchent pas dans le désert.

Plusieurs sondages ont démontré ces dernières années qu'une majorité d'Américains souhaitent un meilleur contrôle des armes à feu. C'est ce que réclamaient 64% des personnes interrogées l'automne dernier, dans la foulée de la fusillade à Las Vegas, selon un sondage effectué pour le magazine Politico. Et selon une autre étude, pas moins de huit Américains sur dix (79%) sont en faveur d'une interdiction des fusils d'assaut, comme le tristement célèbre AR-15.

Par ailleurs, le nombre de ménages où on retrouve des armes à feu est en baisse depuis les années 90. Oui, vous avez bien lu! De 1994 à 2016, il est passé de 53% à 36% (selon un sondage du réseau CBS). Ce n'est peut-être pas irréversible, mais c'est tout de même un net déclin.

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Ce sont les politiciens au pouvoir à Washington qui sont déconnectés de l'opinion publique américaine sur la question des armes à feu. Leur apathie pitoyable et leur hypocrisie s'expliquent facilement : 

- Premièrement, le Parti républicain contrôle la Maison-Blanche et les deux chambres du Congrès américain.

- Deuxièmement la National Rifle Association demeure, pour le Parti républicain, une source de financement fiable. Elle a dépensé plus de 30 millions de dollars US en 2016 uniquement pour soutenir la candidature de Donald Trump. À l'inverse, elle peut traîner dans la boue les républicains jugés trop timides dans le dossier des armes à feu.

- Troisièmement, les électeurs qui s'opposent au contrôle des armes à feu se mobilisent avec plus d'enthousiasme, à chaque scrutin, que ceux qui en voudraient davantage.

En somme, à court terme, le courage lucide des élèves floridiens risque fort de ne rien changer. Mais c'est néanmoins un pas dans la bonne direction. Leurs doléances ne sont pas sans écho. Et ils n'ont pas fini de protester : une importante manifestation est prévue le 24 mars. Par ailleurs, les mentalités changent. Et bientôt, ils seront eux-mêmes en âge de voter. Il y en aura peut-être un jour, donc, du progrès.

Mais en attendant, ce n'est pas faire preuve de fatalisme que de prédire d'autres tueries, d'autres enterrements et d'autres deuils aux États-Unis. C'est, hélas, faire preuve de réalisme.