La vilaine sorcière du Moyen-Orient est-elle en train de se transformer en princesse ? Il est trop tôt pour l'affirmer. En revanche, elle est incontestablement en train de subir une importante chirurgie plastique.

Les nouvelles positives en provenance d'Arabie saoudite se succèdent ces jours-ci. De la part de ce pays rétrograde à l'extrême - dont la responsabilité dans la radicalisation du monde musulman est irréfutable -, c'est un soulagement.

Tenez, cette semaine, le pays a décidé qu'on autorisera bientôt l'ouverture des cinémas !

(Vous pouvez ici vous accorder une courte pause pour prendre le temps d'assimiler l'idée que les dirigeants de ce royaume ont été assez réactionnaires, dans les années 80, pour mettre de l'avant une idée aussi démente : interdire les cinémas.)

Il y a quelques mois, on avait permis pour la première fois aux femmes de se rendre dans un stade en compagnie d'hommes, pour assister aux célébrations de la fête nationale. Dure défaite pour les plus bigots des Saoudiens. D'autant plus qu'on a promis aux femmes, dans la foulée, qu'elles pourront dès l'an prochain assister à des événements sportifs dans trois des stades du pays.

Sans compter cette nouvelle annoncée à peu près en même temps et qui a fait, avec raison, le tour du monde : on verra des femmes au volant. Il était temps !

C'est le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, âgé de 32 ans, qui est derrière ces changements aussi remarqués qu'indispensables. Il a dit publiquement vouloir « retourner à un islam modéré, tolérant et ouvert sur le monde et toutes les autres religions ».

Est-il sincère ? Parmi ceux qui ne cachent pas leur enthousiasme, il y a l'un des plus célèbres chroniqueurs du New York Times, Thomas Friedman. Le mois dernier, il a dit croire que le pays est en train de vivre son « printemps arabe ». « Le processus réformiste le plus significatif actuellement en cours dans l'ensemble du Moyen-Orient se déroule aujourd'hui en Arabie saoudite », a soutenu le journaliste.

Il serait cependant imprudent de vendre la peau de l'ours avant d'avoir la preuve qu'il sera tué. La société saoudienne se libéralise, c'est indéniable. Mais le pays part de tellement loin qu'il suffit pour ses dirigeants de mettre fin à certaines politiques rétrogrades et méprisables pour donner l'impression qu'il s'agit de progrès spectaculaires.

Malgré les changements annoncés, les Saoudiennes vont demeurer des citoyennes de seconde zone. Elles auront, par exemple, encore besoin de la permission d'un homme pour voyager, se marier ou étudier.

Par ailleurs, la liberté, la justice et les droits de la personne demeurent bafoués en Arabie saoudite. En septembre, le régime a mené une « campagne de répression » contre des dissidents. Les réformes ont complètement éclipsé cette nouvelle, qui nous aide pourtant à comprendre qu'on doit se méfier des beaux discours du prince Salmane.

D'ailleurs, si l'Arabie saoudite était véritablement en plein « printemps arabe », Raif Badawi ne devrait-il pas être libéré sur-le-champ ?

Son nom figurerait, dit avoir appris sa femme récemment, sur une liste de détenus admissibles à un pardon royal. Le régime devrait permettre dès maintenant à ce jeune père, injustement condamné pour des propos tenus sur son blogue, de retrouver sa femme et ses trois enfants à Sherbrooke.

Les diplomates saoudiens qui travaillent au Canada auraient tout avantage à l'expliquer à leurs dirigeants. À leur dire qu'il s'agira en quelque sorte d'un baromètre qui nous aidera à évaluer le degré d'authenticité du discours réformateur en vogue en Arabie saoudite.

Mettre fin à la détention de Raif Badawi et à celle des autres prisonniers politiques est fondamental. Si le régime veut prouver qu'il n'est pas en train de jeter de la poudre aux yeux du monde entier, il doit crever cet abcès une fois pour toutes.