Vous voulez entrer dans un bar ? Il vous faudra d’abord passer par le portier. Pendant qu’il vous scrute pour savoir si vous êtes digne de l’endroit, les autres clients attendent en file.

Publié le 1er nov. 2021

Dans notre vaste système de santé, c’est le médecin de famille qui joue le rôle du portier. C’est lui le sésame, celui par qui il faut passer pour accéder aux autres professionnels.

Et là aussi, il y a file. Pas moins de 880 000 Québécois attendent actuellement un médecin de famille. Sans lui, ils sont trop souvent condamnés à longer les murs du réseau sans parvenir à y entrer. Ou à aller engorger les urgences.

Le gouvernement Legault s’impatiente devant cette attente qui contrevient à sa promesse d’offrir « un médecin de famille pour chaque Québécois ». D’où le bras de fer qui l’oppose aux omnipraticiens.

Nous l’avons déjà écrit : les omnipraticiens devront trouver une façon de suivre davantage de patients. Mais il faut aussi élargir la discussion au-delà de la simple équation « 1000 patients par médecin de famille ».

Plusieurs experts en gestion de la santé estiment en effet que le débat actuel doit toucher à l’organisation des soins et à la répartition des tâches entre les médecins de famille et les autres acteurs du réseau.

On sait que de grands progrès ont été faits au cours des dernières années pour confier davantage de responsabilités aux infirmières et aux pharmaciens. Mais une recherche toute récente du CIRANO montre que la répartition des tâches n’est pas encore optimale entre les médecins, les différents types d’infirmières et les préposés aux bénéficiaires.

On y mentionne des exemples concrets de tâches qui pourraient être partagées entre les médecins et les infirmières. Selon la formation de ces dernières, cela va de l’évaluation des maux de dos et de la prise en charge des plaies en postopératoire à la revue de la médication.

Consultez la recherche du CIRANO

C’est sans compter des professionnels de la santé comme les physiothérapeutes, les psychologues, les nutritionnistes, les ergothérapeutes, etc. Même au sein du réseau public, on demande souvent une référence d’un médecin avant de diriger les patients vers ces services. Et encore trop d’assureurs privés exigent cette référence pour rembourser les traitements de leurs clients.

Il semble normal de devoir consulter un omnipraticien avant un médecin spécialiste. Mais les patients pourraient-ils être pris en charge par des équipes pluridisciplinaires dont l’omnipraticien ne serait pas toujours le point d’entrée ? C’est l’esprit des groupes de médecins de famille (GMF), mais c’est loin d’être optimal partout. Et avec le dossier médical électronique et les avancées qui rendent les informations plus faciles à partager, faut-il absolument qu’il n’y ait qu’un seul chef d’orchestre par patient ?

Certaines de ces questions ne sont pas nouvelles. Elles sont complexes et nous n’avons pas la prétention de posséder l’expertise pour y répondre. Mais le moment semble propice pour les approfondir.

Autre question taboue : chaque Québécois a-t-il réellement besoin d’un médecin de famille ? Est-ce le cas, par exemple, d’un jeune de 25 ans pétant de santé ? Dans un monde idéal, sans doute. Dans notre système dysfonctionnel, est-ce une priorité ? On ne trouvera pas de réponse si on ne pose pas la question.

Il y a finalement le fait que les médecins de famille passent 40 % de leur temps non pas en cabinet, mais à l’hôpital. Ce faisant, ils assurent des soins essentiels en deuxième ligne. Mais ils affaiblissent la première. Et une première ligne faible expose tout le reste du réseau.

Il n’y a évidemment pas de solution simple. Chaque poids qu’on retire aux omnipraticiens retombe invariablement sur d’autres intervenants – les médecins spécialistes d’un côté ou les infirmières de l’autre. Or, ils ne sont pas précisément en surplus. Cela n’empêche pas des chercheurs comme Réjean Hébert, ex-ministre de la Santé, de croire qu’on pourrait redonner un rôle de médecin traitant aux spécialistes plutôt que de les utiliser comme des « consultants ».

François Legault pose une question légitime quand il se demande si certains médecins de famille pourraient suivre plus de patients. Mais la réflexion doit aller au-delà de caser 1000 Québécois par médecin de famille pour remplir un engagement électoral.

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