On rencontre toutes sortes d’obstacles en politique. Des adversaires coriaces. Des défis inattendus. Mais le plus important obstacle reste souvent… soi-même.

En un an comme cheffe du Parti vert du Canada, Annamie Paul vient d’écrire un manuel sur comment ne pas diriger un parti politique. Voici le cours en accéléré :

– chicanez-vous avec l’une de vos trois députés à propos d’un enjeu (la question israélo-palestinienne) qui n’a rien à voir avec l’enjeu central de votre parti (l’environnement), au point où cette députée change de parti ;

– soyez à couteaux tirés pendant plusieurs mois avant les élections avec le conseil fédéral de votre parti, et passez par vos avocats pour faire valoir votre point ;

– concentrez toutes vos énergies à vous faire élire dans votre circonscription de Toronto (où vous n’avez pratiquement aucune chance) et négligez les rares circonscriptions prenables ailleurs au pays ;

– refusez la candidature d’un environnementaliste québécois de renom, Christian Simard, au motif qu’il a déjà été député du Bloc québécois il y a 16 ans ;

– présentez des candidats dans 253 des 338 circonscriptions au pays (depuis 2004, les verts avaient toujours présenté au moins 300 candidats par scrutin).

Les résultats électoraux ont été catastrophiques : les verts ont élu deux députés mais récolté seulement 2,3 % du vote. Comparativement à 6,5 % du vote en 2019.

Récolter un résultat si faible en pleine crise climatique quand le fondement même de votre parti est la défense de l’environnement, il faut le faire !

Annamie Paul, première femme noire et première femme de confession juive à diriger un parti fédéral, a ainsi annoncé lundi son départ comme cheffe du Parti vert. En blâmant essentiellement tout le monde sauf elle. Selon elle, le plafond de verre qu’elle était parvenue à défoncer s’est « effondré sur elle ».

On comprend que les derniers mois ont été difficiles, et Mme Paul a droit à sa version des évènements. Suggérons-en une autre. Annamie Paul est une femme brillante (on espère d’ailleurs qu’elle continuera à contribuer au débat public). Son CV est impressionnant. Les commentaires à son égard étaient d’ailleurs très élogieux à son arrivée au Parti vert il y a un an1. Mais la politique est l’art du compromis. Et Mme Paul n’a pas été capable de faire les compromis nécessaires pour diriger un parti politique.

Surtout un parti aussi particulier que le Parti vert du Canada.

Mme Paul a raison sur un point : sa démission ne signifie probablement pas la fin des conflits internes chez les verts.

Car le pire ennemi du Parti vert reste… lui-même.

Annamie Paul, issue de l’aile plus modérée du parti, n’est pas la première cheffe des verts à voir son leadership contesté en raison de la question israélo-palestinienne, importante pour certaines factions du parti. Ou encore à se plaindre de la gouvernance particulière du parti.

À l’été 2016, Elizabeth May avait réfléchi plusieurs jours à son avenir à la tête des verts, à la suite d’une controverse portant sur la question israélo-palestinienne. Mme May trouvait alors son travail de chef de parti « très difficile ».

Durant la prochaine course à la direction, les verts ont un examen de conscience à faire. Quelle contribution veulent-ils apporter sur la scène politique fédérale ? Doivent-ils se concentrer uniquement sur l’environnement ? Ou mettre aussi à l’avant-plan les enjeux de justice sociale, qui font partie de leur plateforme ?

Cette décision reviendra aux membres du parti. Mais devant l’urgence de la crise climatique, la stratégie la plus prometteuse saute aux yeux : tout miser sur la protection de l’environnement. C’est, après tout, la mission première des verts. Là où ils peuvent le mieux se distinguer.

Dans le système électoral actuel, les verts sont condamnés à rester un parti marginal ne pouvant faire élire au mieux qu’une poignée de députés. Mais ils ont une contribution à faire au débat démocratique.

Ils devraient avoir comme objectif d’être les leaders en matière de défense de l’environnement. D’avoir la plateforme environnementale la plus claire et la plus détaillée de tous les partis (c’était loin d’être le cas aux dernières élections…). De talonner sans cesse le gouvernement sur ce sujet. De forcer les autres partis à être meilleurs sur les questions environnementales.

Vous êtes le Parti vert, au cas où vous l’auriez oublié.

1 Lisez l’éditorial « Petite révolution chez les verts », paru dans La Presse en octobre 2020
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