Il existe de nombreux outils pour combattre les préjugés et la discrimination. Mais n’en déplaise au Conseil scolaire catholique Providence de l’Ontario, la poubelle, le briquet et la pelle n’en font pas partie.

Radio-Canada rapportait mardi que ce regroupement d’écoles francophones a banni près de 5000 livres de ses bibliothèques parce qu’ils véhiculaient des stéréotypes sur les Autochtones. Des exemplaires ont été jetés. D’autres ont été brûlés et leurs cendres, enterrées lors d’une « cérémonie de purification par la flamme » tenue en 2019.

Nous sommes ici devant une dérive, et une dérive majeure.

Nous ne sommes pas les premiers à le dire : un tel exercice est intenable parce qu’il n’a pas de fin. Après avoir brûlé Tintin en Amérique parce qu’il contient des préjugés sur les Autochtones (c’est vrai), on mettra le feu aux Schtroumpfs pour le sexisme qu’ils véhiculent (c’est aussi vrai : la Schtroumpfette, une créature de Gargamel, sert essentiellement à faire tomber les Schtroumpfs amoureux et à s’occuper de Bébé Schtroumpf).

Puis on trouvera d’excellents arguments pour dire qu’Astérix encourage la grossophobie, que tel autre livre caricature les vieux ou qu’il prône la violence.

Rapidement, on se rendra compte que ça coûte cher en allumettes, qu’il y a beaucoup de fumée dans l’air et que les tablettes des bibliothèques sont drôlement dégarnies.

C’est sans compter les débats sans fin qui s’annoncent. Un exemple : le conseil scolaire ontarien a banni un livre parce que des Autochtones y sont dessinés torse nu, ce qui a été jugé inexact. Interviewés par Radio-Canada, les experts ne s’entendent pas à savoir si les Autochtones chassaient bel et bien torse nu l’été. On nage ici en pleine absurdité.

Rappelons aussi qu’un livre peut mener à plusieurs interprétations et plusieurs niveaux de lecture – c’est même le propre des grandes œuvres. Et on ne parle même pas des dangers de juger avec notre regard d’aujourd’hui les œuvres du passé.

Qui doit décider de ce qui brûle et de ce qui reste ? Selon quels critères ? Un personnage de fiction rétrograde, par exemple, peut-il faire couler une œuvre entière à lui seul ?

Bonne chance pour trancher tout cela. Une telle chasse aux sorcières dans nos bibliothèques est non seulement impraticable, mais terriblement dangereuse. Elle brime directement la liberté d’écrire – et de lire.

* * *

On comprend bien sûr les objectifs du Conseil scolaire catholique Providence : mettre fin au cycle des préjugés et empêcher que certains enfants se sentent blessés par des livres.

Ces objectifs sont louables. Il est d’ailleurs clair que les manuels scolaires doivent être exacts et exempts de préjugés – on pense aux livres d’histoire, notamment.

Mais pour le reste, au lieu de voir chaque livre imparfait comme un sacrilège à brûler, on peut aussi le voir comme le début d’une discussion. Surtout lorsque les préjugés qu’il contient reflètent une mentalité du passé qu’on se doit de comprendre pour expliquer le présent.

Certains proposent d’inclure des avertissements dans les livres problématiques. C’est une idée intéressante. Nous avons déjà plaidé dans ces écrans pour l’installation d’écriteaux sur les statues afin de rappeler les zones d’ombre de personnages historiques comme John A. Macdonald.

Mais étendre l’idée à chaque passage controversé de chaque livre représente un défi logistique titanesque. Surtout, il relève de cette vision que tout doive être balisé, prédigéré, entouré d’avertissements – même la découverte de la littérature.

Et si, plutôt que de montrer du doigt chaque piège, on incitait les jeunes (et les moins jeunes) à les reconnaître eux-mêmes ? Si on leur apprenait à se méfier de leurs propres biais, souvent inconscients, et à identifier ceux des autres ? Si on faisait appel à leur intelligence ?

Bien sûr, ils se buteront ainsi à des choses dérangeantes. Mais c’est en s’y frottant qu’on développe son esprit critique.

Critiquer ce qui nous choque plutôt que de l’incendier, c’est un peu la base de la civilisation. Ça vaut aussi pour les livres.