Vous placez deux êtres humains dans un ring. Vous les encouragez à se donner des coups à la tête à répétition.

Vous leur dites que la façon la plus glorieuse de gagner, celle qui compte le plus dans les statistiques personnelles, est de provoquer une commotion cérébrale doublée d’une perte de connaissance chez l’adversaire. Un traumatisme grave qui survient quand le cerveau s’écrase contre la boîte crânienne, détraquant son activité électrique.

Puis on s’étonne – mais quelle surprise ! – quand ça tourne mal. Comme samedi dernier, quand la boxeuse mexicaine Jeanette Zacarias Zapata s’est effondrée dans un ring montréalais, secouée de convulsions.

Elle se trouve maintenant entre la vie et la mort à l’hôpital du Sacré-Cœur. Elle a 18 ans.

Aujourd’hui, le milieu de la boxe prétend que ce drame est un « accident ». Un genre de coup du destin absolument inattendu.

« Rien n’aurait pu être fait différemment pour éviter cet accident », a dit sans rire l’organisateur du combat, Yvon Michel, sur les ondes de Radio-Canada. Un tel déni de la réalité est aussi absurde que choquant.

Pendant combien de temps encore refuserons-nous de résoudre l’équation « 1 + 1 = 2 » ? D’admettre que des règles dangereuses engendrent des conséquences dangereuses ?

Le K.-O. de Mme Zacarias Zapata, survenu sous l’encadrement de la Régie de l’alcool, des courses et des jeux (RACJ), doit être celui qui fait enfin changer la boxe au Québec.

Pour l’instant, ni la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, ni celle responsable du Loisir et du Sport, Isabelle Charest, n’ont pris le leadership sur la question. C’est malheureux. La RACJ a pourtant le pouvoir de modifier les règles qui encadrent ce sport chez nous.

Cette dernière analyse actuellement la séquence des évènements. « On va réfléchir », promet sa porte-parole.

Il arrive qu’un peu de pression politique accélère la réflexion.

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L’idée n’est pas d’interdire la boxe. Ce sport représente un incroyable potentiel de développement pour certains jeunes (et moins jeunes). Il s’agit de la sortir du Moyen Âge.

Comment ? Les spécialistes affirment qu’un simple casque ne réglera pas la question. Il n’empêche pas la tête d’être ballotée par les coups, ce qui cause le gros des dommages. Des études suggèrent même qu’il peut rendre le sport plus dangereux, incitant les arbitres à attendre plus longtemps avant d’arrêter les combats.

Il n’y a pas 56 solutions. Le minimum est de retirer le K.-O. du livre des règlements. La suite logique, d’interdire les coups à la tête. La boxe deviendrait alors un sport technique, qui se gagne par décision plutôt qu’en déclenchant un traumatisme craniocérébral.

Bien sûr, le Québec ferait bande à part dans le milieu de la boxe. Et après ? C’est le prix à payer pour avoir du leadership et faire passer la protection des athlètes avant les pressions d’une industrie.

On dira que les commotions cérébrales surviennent aussi au hockey et au football. C’est vrai. Mais elles n’y sont pas inscrites dans les règlements et ne représentent pas l’objectif ultime du sport.

Entre 1890 et 2011, on a documenté 1604 boxeuses et boxeurs morts directement des conséquences de leur sport1. Ce n’est toutefois que la pointe de l’iceberg. Le plus souvent, commotions et coups répétés engendrent des dommages plus graduels, mais néanmoins graves. Changements d’humeur, troubles moteurs, problèmes cognitifs : en boxe, le prix de la gloire peut être très lourd.

Le plus grand boxeur de tous les temps, Muhammad Ali, a souffert de Parkinson à 42 ans. On parlait auparavant de « dementia pugilistica », de « punch-drunk syndrome ». Ces effets sont donc observés depuis des décennies. Mais plus on les étudie, plus on en mesure la gravité.

Les nostalgiques se plaindront que « ce n’est plus comme avant ». Mais on n’envoie plus de gladiateurs se battre à mort dans des arènes non plus. On a trouvé d’autres façons de s’amuser. Ça s’appelle évoluer.

Lisez l’étude « Death Under the Spotlight » (en anglais)