À vouloir avancer trop vite, on peut en venir, en fin de compte, à reculer.

Alexandre Sirois
Alexandre Sirois La Presse

C’est arrivé plusieurs fois depuis le début de la pandémie. Et c’est ce qui pourrait se produire si on tentait de rouvrir la frontière canado-américaine trop rapidement.

Ils sont nombreux à faire pression sur le gouvernement fédéral ces jours-ci pour qu’on agisse vite, en particulier du côté des élus américains. Le dernier en date : le gouverneur du Vermont. Il a rappelé jeudi que les Canadiens – surtout des Québécois – injectent 200 millions de dollars chaque année dans l’économie de son État. Il a hâte de nous revoir !

Par contre, à Ottawa, on ne semble pas vouloir se précipiter pour revenir à l’époque prépandémie, où quelque 400 000 personnes traversaient la frontière chaque jour.

C’est rassurant.

Chaque chose en son temps.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

« À Ottawa, on ne semble pas vouloir se précipiter pour revenir à l’époque prépandémie, où quelque 400 000 personnes traversaient la frontière chaque jour », remarque notre éditorialiste.

La situation épidémiologique n’a pas encore permis de rétablir la liberté de circulation des personnes entre le Québec et l’Ontario. Ni entre le Québec et les provinces de la bulle atlantique (quoique le Nouveau-Brunswick vient d’annoncer la levée graduelle des restrictions).

Et certaines provinces, tout particulièrement le Manitoba, ont encore du mal à maintenir la tête hors de l’eau.

On voit mal comment on pourrait, dans ces circonstances, ouvrir les bras à l’ensemble des touristes américains qui rêvent de voir le rocher Percé ou le lac Louise.

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Il y a eu de nombreux ratés à Ottawa quant à la gestion des voyageurs au cours de la dernière année. Souvent parce que la prudence a été reléguée au second plan.

On a tardé à interdire les vols en provenance de Chine au début de la pandémie, par exemple.

De façon plus générale, on a trop longtemps laissé les voyageurs entrer au Canada comme dans un moulin.

Et on est intervenu trop tard pour empêcher les Canadiens de fêter Noël dans des tout-inclus !

Par contre, la frontière avec les États-Unis a été fermée rapidement et le gouvernement n’a jamais donné l’impression qu’il allait la rouvrir prématurément.

À la mi-mai, on a appris qu’elle resterait fermée au moins jusqu’au 21 juin.

Le premier ministre Justin Trudeau a alors été interrogé à ce sujet. Il a répondu qu’avant tout « relâchement au Canada », il faudrait attendre que l’épidémie soit maîtrisée et que « plus de 75 % » des Canadiens soient vaccinés (en se basant visiblement sur l’avis de l’Agence de la santé publique du Canada quant à l’administration d’une première dose).

Une réponse ambiguë, mais qui nous permet de croire que la prudence a encore préséance à Ottawa quant à la frontière. On ne s’en plaindra pas.

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Cela dit, il faudra bien la rouvrir au cours des prochains mois, cette frontière. Le taux de vaccination augmente rapidement, d’un côté comme de l’autre. L’heure est donc venue pour Ottawa de nous offrir un plan. En s’inspirant du dynamisme des provinces qui ont déjà, pour plusieurs, préparé des plans de déconfinement.

À ce stade-ci, ce ne serait pas un luxe ! Tout le monde – y compris le milieu des affaires, qui réclame plus de prévisibilité –, y gagnerait.

D’autant plus qu’elle sera complexe, cette réouverture. On voit mal comment on pourrait accueillir tout le monde en même temps.

On aurait tout avantage à prioriser les voyageurs qui sont immunisés, par exemple. À ce sujet, d’ailleurs, on se demande pourquoi ceux qui ont reçu deux doses d’un vaccin contre la COVID-19 doivent encore se soumettre à une quarantaine (alors qu’il y a toutes sortes d’exceptions faites actuellement pour d’autres voyageurs qui ne sont pas nécessairement vaccinés).

Le Comité consultatif d’experts en matière de tests et de dépistage vient d’ailleurs de soulever cette incohérence. Il a aussi déploré, avec raison, la disparité entre les mesures frontalières pour les modes terrestre et aérien.

Ce comité estime par conséquent que le temps est venu de mettre fin à la quarantaine à l’hôtel et d’exiger plutôt que les voyageurs présentent un plan de quarantaine adéquat. Mais ce changement serait assorti de toute une série de conditions. Par exemple :

  • Les recommandations fédérales actuelles contre les déplacements non essentiels devraient demeurer en vigueur.
  • On devrait continuer à tester les voyageurs avant le départ et à l’arrivée.
  • La surveillance serait accrue pour ceux qui arrivent de pays avec des nouveaux variants préoccupants.
  • On se réserverait le droit d’imposer des mesures additionnelles pour se prémunir contre de tels variants.

Et dès qu’on modifiera les mesures frontalières, il faudrait mettre sur pied un système permettant d’évaluer les répercussions de leur évolution.

En somme, la situation épidémiologique s’améliore, mais le gouvernement fédéral se retrouve malgré tout devant un autre casse-tête pandémique.

C’est pourquoi on aurait tout avantage, à Ottawa, à se mettre à assembler les morceaux le plus rapidement possible.