Les circonstances extraordinaires de la pandémie nécessitent des mesures extraordinaires.

Alexandre Sirois
Alexandre Sirois La Presse

C’est essentiellement ce que Washington a soutenu, cette semaine, pour justifier sa volte-face au sujet de la protection intellectuelle des vaccins contre la COVID-19.

L’administration de Joe Biden a annoncé qu’elle était désormais favorable à une levée temporaire des brevets sur ces vaccins.

Le geste est d’autant plus courageux que ces brevets appartiennent, pour la plupart, à des laboratoires américains qui s’opposent à une telle manœuvre

Rappelons qu’une demande officielle en ce sens avait été déposée en octobre dernier par l’Inde et l’Afrique du Sud. Les deux pays ont réclamé une dérogation temporaire aux accords sur les droits de propriété intellectuelle.

PHOTO DADO RUVIC, ARCHIVES REUTERS

« On ne produit tout simplement pas assez de vaccins dans le monde actuellement pour subvenir aux besoins », affirme notre éditorialiste.

La situation est en effet criante d’injustice.

On ne produit tout simplement pas assez de vaccins dans le monde actuellement pour subvenir aux besoins.

Pas assez, donc, pour nous permettre de venir à bout de cette pandémie à court ou à moyen terme.

Et surtout, pas assez pour que les pays moins nantis y trouvent leur compte.

Comment rester insensible au sort des pays qui ne sont ni assez riches ni assez puissants pour obtenir un nombre suffisant de vaccins… alors qu’ici, pendant ce temps, on en est à planifier la vaccination de nos ados ?

Tant mieux, bien sûr ; on veut sortir de cette crise au plus vite. Mais rendons-nous compte que les règles de la propriété intellectuelle ne peuvent pas tenir dans ce contexte.

Qu’on se le dise : la question ici est de nature morale.

Quelles horreurs sommes-nous prêts à cautionner pour défendre le monopole des sociétés pharmaceutiques ?

Au Canada, la réponse à cette question n’est pas encore claire. Deux motions du Bloc québécois qui visaient à soutenir l’initiative américaine ont été rejetées au cours des deux derniers jours au Parlement.

Le gouvernement libéral cherche peut-être à ne pas nuire à son rapport de force dans les négociations qu’il mène avec les grandes sociétés pharmaceutiques pour s’approvisionner en vaccins ?

La ministre du Commerce international, Mary Ng, a déclaré vendredi que son gouvernement « croit fermement en l’importance de la protection de la propriété intellectuelle », mais est « prêt à discuter » de la question d’une dérogation aux accords qui encadrent ce droit.

Doux Jésus ! Cette mollesse n’est pas digne d’un pays qui se dit de retour sur la scène internationale. Et qui se targuait de mériter un siège au conseil de sécurité de l’ONU entre autres parce qu’il disait pouvoir être la voix de pays qui n’en ont pas.

Justin Trudeau aurait tout avantage à s’inspirer du leadership de Joe Biden, mais aussi de celui d’Emmanuel Macron, qui s’est rapidement rangé derrière la proposition américaine (après s’être opposé à cette idée pendant trop longtemps).

Aujourd’hui, le président de la République française articule une vision lucide des enjeux dans ce dossier et insiste : il faudra faire plus que lever les brevets pour rendre justice à tous ces pays qui ne disposent pas de nos moyens pour mettre leur population à l’abri de la COVID-19.

« Vous pouvez transférer la propriété intellectuelle à des fabricants pharmaceutiques en Afrique, ils n’ont pas de plateforme pour produire de l’ARN messager. Notre sujet, c’est de transférer la technologie et le savoir-faire pour qu’il y ait des plateformes qui produisent des vaccins à ARN messager en Afrique, c’est ça, la clé », a-t-il indiqué.

En somme, de nouveaux sites ne pousseront pas comme des champignons dès la levée des brevets. C’est une première étape qui devra être accompagnée de mesures dont l’implantation, on l’espère, sera facilitée par le Canada.

Soulignons en terminant que cet élan de générosité de la part de Washington n’est pas désintéressé.

La pandémie, comme les changements climatiques, fait partie de ces problèmes mondiaux qui nécessitent une réponse mondiale.

Si on protège uniquement les populations des pays les plus riches et qu’on laisse le virus faire des ravages sur la planète au cours des prochaines années, celui-ci pourrait bien nous réserver des surprises.

D’autres variants plus dangereux, par exemple.

C’est une autre très bonne raison de mettre de l’avant, au plus vite, des mesures extraordinaires.