On peut sortir un homme du métier de comptable, mais on ne sortira jamais complètement le comptable de l’homme.

Alexandre Sirois
Alexandre Sirois La Presse

C’est de toute évidence le comptable Legault qui parlait lorsqu’il a résumé récemment sa doctrine en matière d’immigration, basée sur le fait qu’il cherche à faire grimper le salaire moyen au Québec (qui est de 56 000 $).

« Chaque fois que je rentre un immigrant qui gagne moins de 56 000, j’empire mon problème. Chaque fois que je rentre un immigrant qui gagne plus de 56 000, j’améliore ma situation », a-t-il déclaré lors d’une conversation privée avec des membres du Conseil du patronat du Québec (CPQ).

PHOTO JACQUES BOISSINOT, LA PRESSE CANADIENNE

En septembre 2018, François Legault avait déploré le fonctionnement du système d’immigration, en disant craindre « que nos petits-enfants ne parlent plus français », rappelle notre éditorialiste.

Et on ne le cite pas hors contexte puisqu’il a, depuis, répété essentiellement le même message publiquement.

C’est bien dommage, d’ailleurs.

D’abord, utiliser le mot problème au sujet des immigrants qui gagnent moins que le salaire moyen est en soi un… problème.

Une telle affirmation donne l’impression qu’il y a de bons immigrants et de mauvais. Et que la façon de faire cette distinction, c’est en regardant combien ils gagnent, tout simplement.

Deuxièmement, l’envergure du salaire n’est pas proportionnelle – loin de là, en fait – à la contribution faite par un employé (immigrant ou non) à la société.

La COVID-19 aura balayé les derniers doutes que certains pouvaient entretenir à ce sujet, on l’espère. Faites l’exercice : pensez à tous ces travailleurs essentiels qui ont porté le Québec à bout de bras depuis le début de la pandémie pour lui permettre d’avancer. Des préposés aux bénéficiaires aux travailleurs agricoles, en passant par les employés des épiceries.

Maintenant, pensez à leur salaire.

Ensuite, pensez, par exemple, à celui du nouveau PDG de Loto-Québec. On a appris cette semaine que son salaire de base sera de 450 000 $.

Troisièmement, la doctrine Legault en immigration va nous forcer à faire preuve de plus de créativité pour résoudre la pénurie de main-d’œuvre. Le premier ministre reconnaît lui-même que la plupart (soit 110 000) des 140 000 emplois qui ne trouvent pas preneurs sont assortis d’un salaire moins élevé que 56 000 $. S’il ne veut pas tenter de pourvoir ces postes à l’aide de l’immigration, il faudra un jour proposer des solutions de rechange à la hauteur du défi à relever.

Quatrièmement, on a beau accueillir des immigrants dont le diplôme semble garantir un emploi très bien rémunéré au Québec, on sait fort bien que la reconnaissance de leurs compétences ne va pas de soi.

À l’inverse, bon nombre d’immigrants entrent sur le marché du travail, avec un salaire peu élevé en début de carrière, mais ils le feront croître au fil des ans et des différents emplois qu’ils occuperont.

Enfin, il y a la question du français. Car n’oublions pas que la sélection des immigrants au Québec doit se faire selon un savant équilibre entre leur apport à la prospérité économique de la province et leur contribution à la survie du français.

Ce ne sont pas tous les immigrants qui répondent à ces deux exigences à la fois. La preuve, c’est que Québec songe actuellement à réduire les exigences relatives à la langue française pour recruter des immigrants dans certains secteurs de pointe.

Ça nous rappelle une autre déclaration controversée de François Legault, en septembre 2018. Il avait déploré le fonctionnement du système d’immigration, en disant craindre « que nos petits-enfants ne parlent plus français ».

Et le voici à chercher des moyens d’accueillir des immigrants qui vont gagner plus de 56 000 $… mais qui ne parleront pas le français. Ils devront toutefois s’engager à l’apprendre, dit-on à Québec.

On ne dit pas que ces contorsions de la part du gouvernement caquiste représentent une aberration.

Ce qu’on dit, c’est qu’elles démontrent à quel point l’immigration est un dossier hautement complexe.

Et les raisonnements manichéens (il y a d’un côté ceux qui empirent un « problème » et de l’autre ceux qui l’améliorent) ou à courte vue n’aident en rien la prise de décision en la matière ni ne contribuent à assainir le débat sur l’immigration, déjà chargé comme un ciel d’orage.