Il fut une époque où les apothicaires charlatans vendaient leurs herbes dans des roulottes en promettant des guérisons miraculeuses.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

En lisant le récent rapport du vérificateur général du Canada sur l’industrie des produits de santé naturels, on se demande si la situation a beaucoup évolué depuis.

Produits élaborés avec des matières premières périmées, mauvais dosages d’ingrédients actifs, effets secondaires graves pouvant aller jusqu’à l’hospitalisation : les histoires d’horreur abondent dans ce document, qui conclut que Santé Canada « n’a pas permis de garantir l’innocuité et l’efficacité » des produits naturels.

Quelqu’un est surpris ?

Ça fait des années qu’on sait qu’il se vend n’importe quoi, n’importe comment, dans les boutiques de produits naturels et autres endroits qui font une place à ces prétendus remèdes (dont les pharmacies !). Santé Canada homologue encore des produits sur la base de « preuves » homéopathiques, alors qu’on sait pertinemment que cette discipline repose sur des prémisses farfelues.

Le rapport du vérificateur général montre qu’entre 2017 et 2019, Santé Canada n’a inspecté que 6 % des établissements titulaires d’une licence active… même si des problèmes ont été relevés dans la totalité des établissements inspectés.

Dans la moitié des cas, ces problèmes pouvaient entraîner « d’importants risques pour la santé ».

Pour 88 % des produits examinés par le vérificateur général, les publicités contenaient des renseignements trompeurs. Accroît l’endurance, soulage la fatigue, brûle les graisses, améliore les performances sexuelles… Il s’en dit des choses non vérifiées sur les dépliants et les sites web.

Et lorsque les produits provoquent de graves effets secondaires, il faut des mois pour les faire retirer des tablettes.

Le vérificateur général décrit le cas d’un produit qui a fait l’objet d’un signalement en avril 2017 parce qu’il a causé une hospitalisation et pouvait avoir été contaminé par des ingrédients susceptibles de causer des fausses couches et des malformations congénitales. Il a fallu huit longs mois à Santé Canada pour suspendre l’homologation du produit. Malgré cela, en octobre 2020, celui-ci était toujours en vente sur le site web canadien de l’entreprise.

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Cela fait des années que Santé Canada promet une réforme sur l’encadrement des produits naturels. Mais lancé en 2016, le processus progresse à une vitesse géologique. Pourquoi diable est-ce si long ? Allez savoir. Santé Canada refuse les entrevues à ce sujet.

Dans une déclaration écrite, le ministère promet une première phase de changements ce printemps. Mais cela ne toucherait que les étiquettes des produits. Le vrai ménage dans la façon d’approuver les produits naturels est remis à une éventuelle « phase III », pour laquelle il n’existe aucun échéancier.

En attendant, 70 % des Canadiens consomment régulièrement des produits naturels. Même lorsqu’ils ne s’exposent pas à des effets secondaires directs, ces gens courent le risque de se soigner avec des remèdes inefficaces, les empêchant de chercher de véritables traitements à leurs problèmes.

Laurence Sauvé-Lévesque, de l’Association pour la santé publique du Québec, remarque aussi que les entreprises font de plus en plus reposer leur marketing sur des influenceurs et les consommateurs eux-mêmes, ce qui rend la réglementation encore plus difficile à appliquer.

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Oui, de vrais remèdes peuvent être tirés de la nature. Mais leurs bienfaits doivent être démontrés scientifiquement. Les produits doivent ensuite être fabriqués selon des normes de qualité reconnues, puis mis en marché en disant la vérité aux consommateurs.

Le vérificateur général montre que Santé Canada a adopté une approche plus « proactive » pour détecter les charlatans qui ont tenté de profiter de la COVID-19 pour vendre de supposés traitements. Cela tend à démontrer que lorsqu’il y consacre les ressources nécessaires, le ministère peut agir pour protéger les Canadiens.

La farce a assez duré dans le merveilleux monde des produits naturels. Il est plus que temps de siffler la fin de la récréation, et c’est Santé Canada qui tient le sifflet.