Pour l’image, il faut avouer que c’est catastrophique.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Incapable d’approvisionner ses citoyens en vaccins contre la COVID-19, le Canada en est réduit à piger dans les doses destinées aux pays pauvres. Voilà l’histoire qui a circulé jeudi à la Chambre des communes et jusque dans les médias internationaux.

Ouch !

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

« De premières livraisons totalisant 1,9 million de doses arriveront chez nous entre la fin mars et la fin juin. Elles concernent le vaccin d’AstraZeneca, qu’on espère voir approuver prochainement au pays », écrit notre éditorialiste.

Le hic est que cette version des faits contient une bonne dose de démagogie.

Entendons-nous : le Canada est loin d’être blanc comme neige dans son approvisionnement en vaccins.

Comme tous les pays qui se sont précipités pour signer des ententes bilatérales avec les entreprises pharmaceutiques, nous avons un examen de conscience à faire.

Mais en tapant sur COVAX, on vise la mauvaise cible.

Prenons une grande respiration et tentons d’y voir clair.

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COVAX est une initiative internationale visant à répartir les vaccins contre la COVID-19 de façon équitable dans le monde.

Un pays peut y contribuer de deux façons. D’abord en faisant un don qui servira à acheter des vaccins pour les habitants des pays pauvres. Ensuite en y achetant directement des doses pour ses propres citoyens. COVAX encourage les pays riches à acheter une part de leurs vaccins de cette façon. D’abord parce qu’il s’agit d’un mécanisme central, international et régulé. Ensuite parce que l’argent versé et le volume de commandes permettent à COVAX de négocier de meilleures ententes avec les entreprises pharmaceutiques. Ceci est à l’avantage de tous les pays, y compris les plus pauvres.

Du côté des dons, le Canada est exemplaire. Il a octroyé 220 millions à l’initiative, ce qui en fait le deuxième contributeur mondial après le Royaume-Uni.

En parallèle, le Canada a déboursé une autre somme de 220 millions pour acheter jusqu’à 15 millions de doses de vaccins par l’entremise de COVAX. Ce qui a été annoncé mercredi est le résultat de cette commande.

De premières livraisons totalisant 1,9 million de doses arriveront chez nous entre la fin mars et la fin juin. Elles concernent le vaccin d’AstraZeneca, qu’on espère voir approuver prochainement au pays.

Ces doses n’ont donc pas été volées aux pays pauvres. Nous ne les recevons pas par charité. Nous les avons payées, via le seul mécanisme international en place.

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Si l’histoire s’arrêtait là, il n’y aurait pas de scandale. Le problème est qu’en plus de COVAX, le Canada s’est retourné et a signé des ententes multilatérales avec de nombreuses entreprises pharmaceutiques pour acheter jusqu’à 400 millions de doses de vaccins. Bref, comme à peu près tous les pays développés, le Canada joue sur deux tableaux.

Sachant cela, le Canada aurait-il dû se garder une petite gêne et laisser en priorité ses doses achetées via COVAX aux pays qui n’ont pas encore commencé leur campagne de vaccination ?

La question se pose. Aucun autre pays du G7 n’est inclus dans cette première distribution et voir le nom du Canada aux côtés du Bénin, d’Haïti et du Pakistan fait clairement sourciller. Seules la Nouvelle-Zélande, Singapour et la Corée du Sud nous font mieux paraître.

Mais réalisons qu’il est quand même ironique de dénoncer le fait que le Canada reçoive des doses via une initiative internationale alors que l’on considère comme normales les ententes signées directement avec les sociétés pharmaceutiques.

On va même jusqu’à admirer celles signées par des pays comme Israël !

La position du chef conservateur Erin O’Toole est d’ailleurs particulièrement hypocrite. M. O’Toole a dénoncé le recours à COVAX… mais s’est bien gardé de demander qu’on refuse ces doses. On imagine d’ailleurs ses hauts cris s’il avait appris que le gouvernement avait renoncé à 2 millions de vaccins déjà payés…

Couvrir de honte les pays qui font appel au seul mécanisme équitable de distribution de vaccins ne fera rien pour encourager les autres à s’y joindre. Il existe beaucoup de raisons de crier concernant la distribution mondiale de vaccins. Mais ici, on ne crie pas pour les bonnes.